Un fieffé mentor

 

Comédie écrite en 2009


Comédie  de moeurs qui dénonce l'emprise d'un gourou es-maître en hygiène alimentaire sur une femme que son surpoids obsède... De guerre lasse et pour traiter le mal à la racine, Hélène invite le docteur Kang à séjourner chez elle... Installation que désapprouve son mari Jacques et que n'accepte pas sa fille Emma, soupçonnant Kang d'être un fieffé menteur...


Durée : 1 heure et demie


 2 personnages masculins et 2 personnages féminins

 

LES PERSONNAGES

HELENE

JACQUES

EMMA

DOCTEUR KANG

Sur la scène, un salon bourgeois où évolueront les personnages. Au moins trois portes : une porte pour entrer dans le salon, la porte de la chambre d’amis où loge le docteur Kang, une porte pour quitter le salon.

 Acte I

Scène 1

JACQUES

EMMA

Jacques est assis dans un fauteuil du salon face au public. Il paraît soucieux. Il se lève, fait les cent pas, se rassoit. Une porte s’ouvre dans son dos. Entre Emma.

JACQUES, se levant d’un bond – Ah, enfin ! (Se tournant vers Emma, l’air surpris) Ah, c’est toi ! J’ai cru que c’était ta mère !

Il se rassoit, tête entre les mains face au publicEMMA, s’affalant dans un fauteuil et jetant son sac au sol – Je t’en prie, papa, ne nous confond pas ! Maman est maman, et moi je suis moi ! D’accord ? (Jacques opine de la tête) Au fait, elle ne devait pas rentrer hier de son séminaire ?

JACQUES – Eh bien si, c’est bien là ce qui m’inquiète !

EMMA – Encore un coup bas de ce foutu docteur !

JACQUES – Je le crains. Depuis qu’elle s’est entichée de ce gugusse, elle n’est plus la même ! (Au public sur un ton las) Hélène serait une épouse des plus charmantes, mais voilà : elle ne pense qu’à son poids ! Des années à faire des régimes pour maigrir ! Diététique, macrobiotique, cuisine allégée, tout y est passé ! Quatre décennies de gymnastique, de vélo en salle, de joggings matinaux, de cours de yoga, de relaxation… (A Emma) J’en oublie sans doute ?

EMMA – Oh, que oui ! (Egrenant à son tour) Trois ans de séances d’acupuncture, huit ans de travail sur ses chakras, dix ans d’analyse transactionnelle... Sans parler du saut à l’élastique, de la nage indienne, du taï ji quan…

JACQUES, l’interrompant – Et tout ça sans résultats ! Sans maigrir du moindre gramme ! (A Emma) Tu m’arrêtes si je me trompe ! (Au public) Je ne parle pas de moult stages de reconstruction de soi, de cures thalasso, de massages taïwanais ! (A Emma) Au fait, combien pesait-elle avant de partir ?

EMMA, désinvolte – A la toute dernière pesée : 80 kilos 500 !

JACQUES – 80 kilos 500 ! (Au public) Voilà son fatum, la hantise de sa vie ! Certains meurent de faim. Elle, de surpoids ! C’est son idée fixe, sa marotte de toujours ! Et son obsession est telle qu’elle a installé chez nous cet étrange docteur Kang ! (A Emma) Au fait, quelle est la spécialité déjà de ce triste clown ?

EMMA, en faisant une moue sceptique – Il se dit docteur en hygiène alimentaire. Un type bizarre qui s’est mis en tête de contrôler notre bol alimentaire. Non seulement l’assiette de maman, mais aussi la mienne !

JACQUES, se levant, surpris – Ah, bon ! Il veut contrôler ton bol alimentaire ?

EMMA, l’air songeur – Oui, je pense. Et le tien aussi probablement. Avec son regard sournois, ses mines enjôleuses, son sourire pincé, il ne me dit rien qui vaille. (Se tournant vers Jacques) Veux-tu même savoir ce que je crois : je me demande même s’il ne cherche pas à contrôler notre maison !

JACQUES, riant  - Allons donc ! Il n’est là que pour ta mère ! Quand elle comprendra qu’il n’est pas d’un grand secours pour elle, elle saura le remercier ! Je la connais trop pour savoir que ses tocades retombent comme des soufflés ! (Péremptoire) En tout cas, que ce zouave-là ne s’avise pas de mettre le nez dans mon assiette, ni à contrôler quoi que ce soit ici ! Il aura à qui parler !

EMMA, finement – Tu verras, il y viendra ! C’est une sorte d’intégriste de la frugalité ! Un ascète de l’assiette ! Un pisse-froid du bien-manger ! Je soupçonne d’ailleurs maman de l’avoir branché sur moi. Tu connais sa ritournelle. (Emma singe sa mère en minaudant) Sais-tu, ma petite Emma, que tu frôles le surpoids ! Dans peu, si tu n’y prends garde, tu seras obèse ! (Reprenant sa voix normale) Je suis sûre que Kang l’assaisonne à mon sujet ! Et qu’elle en rajoute ! Ah, je devine leur manège à tous les deux ! (Tout bas) Je pense même que ces deux là se sont ligués pour m’embrigader dans leur régime !

JACQUES, faisant les cent pas – Tu n’en rajoutes pas un peu ! Ce Kang est peut-être un zigoto mais un zigoto inoffensif ! Allumé probablement, mais sans les arrière-pensées que tu lui prêtes. (S’asseyant) Il a, paraît-il, écrit un bouquin, une sorte de pavé, lourd et indigeste…

EMMA, le coupant – Oui, c’est vrai. Un best-seller dont j’ai oublié le titre… Un truc illisible mais vraiment vendeur ! Une sorte de bréviaire pour tous les obèses de la terre ! (Tournant la tête vers une porte fermée) Au fait, il n’est pas encore sorti de la journée ! Je me demande bien ce qu’il fabrique dans cette chambre ! L’as-tu aperçu ces derniers jours ?

JACQUES, dubitatif – Pas précisément. Il semble dormir le jour et vivre la nuit. Parfois, je l’entends marcher dans le salon vers deux heures du matin. Il ne mange presque rien, boit uniquement de l’eau et se contente de sourire quand je lui adresse la parole. Le reste du temps, il dort ou s’abîme dans la contemplation de la tapisserie. (Hochant la tête) Oui, tu as raison. Plus j’y réfléchis, plus je trouve que c’est un drôle de type !

EMMA – On dirait même qu’il nous fuit quand maman s’absente. (Se levant d’un bond) Dis, j’ai une idée ! Si on cognait à sa porte ? (Elle se dirige vers la porte de chambre) Qu’en penses-tu, papa ?

Elle s’arrête et le regarde.

JACQUES, la rejoignant – Non, arrête. J’ai horreur de réveiller les gens qui dorment !

Il lui prend la main.

EMMA, retirant sa main – Et s’il ne dort pas ?

JACQUES, agacé – Il écrit, médite, canalise son énergie ! Est-ce que je sais, moi ! (Reprenant la main d’Emma) Voyons, ma petite Emma, peut-on réellement savoir comment vit un tel homme ? A quoi il pense ? Dans quel nirvana il se complaît ? (Il lui prend les joues) Et puis, ne crois-tu pas qu’en voulant lui parler, ce serait lui donner une importance qu’il n’a pas ? (Emma opine) Ecoute, pour tout te dire (Jacques baisse d’un ton, la tête tournée vers la porte de chambre) ce qu’il peut faire dans cette chambre ne m’intéresse pas !

EMMA, la mine boudeuse – Avoue quand même qu’il est des plus discrets. Je dirais même trop discret !

JACQUES, riant – Crois-moi, ta mère saura le faire sortir de sa tanière quand elle sera rentrée !

EMMA, le tirant câlinement à lui – D’accord. Veux-tu que je te dise ? Maman a une inclination fâcheuse à s’enticher de gars comme lui !

JACQUES, riant – Dois-je me sentir visé ?

EMMA – Mais non, tu le sais bien !

JACQUES, tendant l’oreille – Ecoute ! (On entend une porte claquer. Emma tend à son tour l’oreille)

EMMA – Ca m’a tout l’air d’être maman !

On entend en coulisses un nouveau claquement de porte, des valises qu’on pose bruyamment au sol, un juron inaudible. 

JACQUES, ironique – Oh oui, ça y ressemble ! (Se tournant vers la porte de chambre) Attention, Monsieur Kang ! Fini l’évitement ! Hélène est de retour !

La porte s’ouvre sur Hélène qui entre dans le salon en trombe.

Scène 2

JACQUES

EMMA

HELENE

Hélène, portant tailleur et talons hauts, se débarrasse de son sac à main. Elle jette un œil rapide sur le salon et se dirige vers un fauteuil où elle s’écroule en soupirant.

HELENE – Bon sang, je n’ai jamais porté une valise aussi lourde ! Et ce Corail qui n’en finissait pas ! (A Jacques) Tu aurais pu venir me chercher à la gare ! (A Emma) Oh, toi, tu m’as une drôle de mine ! As-tu fait ton jogging ce matin ? As-tu pensé à prendre tes vitamines ? (Elle dénoue son foulard qu’elle jette sur le tapis tout en se déchaussant) En tout cas, moi, je n’ai pas arrêté ! Levée à cinq heures le matin, course en forêt, douche, relaxation, cours de maintien, repas agrémenté de semoule et fruits secs, séances cri primal, danse, chants, mantras. Douche, relaxation. Coucher. Un marathon, vous dis-je. Pour ne rien vous cacher, je suis littéralement crevée ! Qu’on ne me parle plus de séminaires ! (Se levant du fauteuil) Mais vous, mes choux, comment s’est donc passée cette semaine ?

JACQUES, ironique – Plutôt tranquille. J’ai mesuré une nouvelle fois le vide que tu pouvais laisser dans cette maison !

EMMA, montrant du pouce la porte de la chambre où loge Kang – Un vide que je qualifierai de sidéral ! (A Hélène) En tout cas, cette semaine, j’ai mangé à ma faim. J’ai même frôlé l’indigestion.

HELENE, à Jacques – Mais Kang, où est-il donc ?

JACQUES – Il dort probablement.

HELENE, soupirant – Le pauvre !

EMMA – Quand je te parle d’indigestion, je ne t’ai pas tout dit. En fait, j’ai fait un peu de fièvre. Papa, du coup, a appelé un médecin qui a conclu à une gastro.

HELENE, soucieuse – Mais Kang ? Est-il au moins en bonne santé ?

JACQUES, agacé – Oui, oui, apparemment. Ces derniers jours, nous n’avons fait que nous croiser. Ce que je sais de lui, c’est qu’il se lève chaque nuit et qu’il se claquemure le jour dans la chambre d’amis !

HELENE, navrée – Le pauvre ! Il se sera langui de moi !

EMMA – Ce que tu ne sais pas, maman, c’est que depuis deux jours je me nourris d’antibiotiques !

HELENE, impatientée – Oui, oui, je vois ! Mais Kang se nourrit-il au moins ?

JACQUES, patiemment - De céréales essentiellement. J’ai vu qu’il avait entamé les germes de blé et qu’il avait goûté aux raisins secs. Je peux aussi te dire qu’une bouteille de lait lui fait exactement trois jours !

HELENE, catastrophée – Le pauvre ! Il a dû se sentir délaissé !

EMMA – Naturellement, depuis que j’ingurgite ces antibios, j’ai le ventre en compote !

HELENE, chassant d’un geste sa remarque – Mais Kang, a-t-il goûté de ma compote ?

JACQUES, franchement exaspéré – Je te répète qu’il mangeait seul. Comment te dire s’il a goûté à ta compote ? Ce que j’ai pu t’en dire, c’est parce qu’il a laissé des traces dans la cuisine : un verre de lait à peine rincé, une boîte de graines qui traînait dans l’évier, des raisins secs qui collaient sous ma chaussure…

HELENE – Le pauvre ! Il n’aura pas voulu vous déranger !

JACQUES, fatigué – Quand je te dis que je ne l’ai pas senti ! A peine a-t-il ouvert la bouche pour me parler ! Bonjour par ci, bonjour par là. Pour moi, c’est un fantôme ! (Prenant Hélène par les épaules) Veux-tu que je te dise : sa discrétion confine à l’invisibilité ! Je me demande même s’il a une existence réelle !

HELENE – C’est vrai, je te l’accorde, c’est un homme effacé ! Un homme qui sait vivre. Qui a peut-être trouvé un sens à notre vie !

EMMA, se dirigeant vers la porte en mimant un petit signe d’au-revoir – Bon, eh bien moi, je vais prendre une douche !

JACQUES, interpellant Emma – Décidément, on se débine dans cette maison !

On entend rire Emma. Elle sort. La lumière s’éteint.

Scène 3

JACQUES

HELENE

Jacques et Hélène sont assis dans le salon en robe de chambre. Hélène qui vient de prendre une douche porte une serviette dans les cheveux. Elle se peint les ongles pendant que Jacques feuillette le gros livre du docteur Kang. C’est le soir. Une lampe de chevet éclaire le salon.

JACQUES, posant le livre sur une tablette en soupirant – Non, non, décidément, je ne pourrais jamais lire ce pavé ! Pour moi, c’est du verbiage, une vulgate pour gogos ! Et encore, je ne parle pas du titre ! C’est à mourir de rire ! (Il reprend le livre et lit) ETHIQUE DE L’ETIQUE, Trois leçons pour en finir avec l’obésité (Il repose le livre) Franchement, de qui se moque-t-on ?  

HELENE, agacée – Tu sais, Jacques, quoique tu puisses dire, ce livre a fait le tour du monde ! Kang, en outre, est une sommité en matière d’hygiène alimentaire ! Tu peux donc le débiner si ça te chante, moi je sais qu’il reste un phare dans la nuit des obèses !

JACQUES, mimant une courte révérence – C’est vrai.  Je dois m’incliner devant notre invité. Il a bien mené sa barque ! Pour rouler son monde, il s’y entend, et à commencer par toi qui ne voit plus que par lui ! Ma pauvre Hélène, j’aimerais tellement te voir ouvrir les yeux ! Kang est un escroc, qui a certes pignon sur rue, mais c’est un escroc quand même ! Et, si je peux dire, de la pire espèce qui soit puisque sa filouterie repose sur une belle notoriété !

HELENE, en colère – Mais que t’a donc fait ce merveilleux docteur ? N’a-t-il pas montré beaucoup de civilité et de délicatesse depuis qu’il s’est installé chez nous ? N’a-t-il pas été courtois, prévenant et plein d’égards pour nous ? (Marquant un silence en le regardant de près) Jacques, ne me dis pas que tu es jaloux de lui ?

JACQUES, s’esclaffant – Moi, jaloux de lui ? Ah, ça non ! Je lui laisse son commerce ! (Conciliant) Non, vois-tu, ce qui me tracasse c’est que tu fais fausse route. (Se penchant vers elle et baissant la voix) Ce qu’il faut que tu comprennes, c’est que tu n’en tireras rien ! Ce bonhomme vit, prospère sur le malheur d’autrui. Il exploite la crédulité de pauvres diables qui, comme toi, se tuent à vouloir maigrir. Il leur chante la chanson qu’ils veulent entendre ! (Faisant signe à Hélène de se rapprocher tout en jetant un œil vers la porte de chambre) Comme il est malin, il se fend d’un livre besogneux, à connotations psychologiques et médicales, que personne ne comprend. Et hop, le tour est joué ! Pour peu qu’il ait assez de finesse, de soutien et d’entregent, le voilà maître du monde !

HELENE, comme abasourdie – J’avoue ne pas trop comprendre. Voir tant de noirceur dans un être si brillant, si compassionnel ! (Elle marque un silence puis reprend) L’homme dont tu me parles, que tu t’ingénies à peindre sous les traits d’un imposteur ne peut être ce cher docteur ! Il en est l’exact contraire ! Et ça, tu ne peux bien sûr t’en rendre compte puisque tu l’ignores superbement ! Moi qui le côtoie, qui connais tous ses préceptes, qui suis sa pédagogie depuis trois mois sais très bien qu’il n’a pas la noirceur que tu lui prêtes. C’est un homme loyal, sain et dévoué qui, je le répète… 

JACQUES, l’interrompant – Admettons. Dans ce cas, prenons les choses autrement ! Posons-nous cette question : en quoi t’a-t-il réellement aidé ou si tu préfères, en quoi a-t-il réussi depuis deux mois à réduire ce satané surpoids qui t’obsède tant ?

HELENE, détendue et alerte – Oh, mais c’est réduire l’enseignement du docteur Kang ! Son corpus dépasse de loin les problèmes de surpoids ! Ce serait lui faire offense que de croire qu’il ne régente que les corps ! Certes, il nous apprend à nous obèses à accepter notre volume. Mais il va plus loin…Ainsi, pour ce qui concerne ma thérapie… (Elle se tourne vers lui) Tu veux tout savoir, n’est-ce pas ? (Jacques opine) Eh bien, il me guide, me coache, m’aide à accepter un moi que je refoule ! Il donne à mon corps la légèreté d’une plume ! (Dans la foulée, Hélène exaltée se renverse dans son fauteuil) Comment t’expliquer ? Il me fait toucher l’apesanteur ! Je ne suis plus graisse, masse molle et adipeuse mais tendons, muscles, nerfs ! Je ne marche plus : je vole !

Hélène regarde le plafond, l’air illuminé. Jacques, soucieux, se lève, fait les cent pas en jetant un œil sur Hélène.

JACQUES, se rasseyant – Là, je vois. (Il hoche la tête) Ou du moins je crois comprendre. Cette pauvre Hélène s’est fait berner par ce zozo. (Au public) Bon sang, dans quel monde vivons-nous ? Avez-vous idée du nombre d’escrocs qui peuplent la terre ? Experts, politiques, juristes et communicants, tous nous bercent d’illusions ! Nous voilà cernés par les gourous ! (Silence, puis il interpelle le public) Voulez-vous être gourous ? (Silence. Il reprend en maugréant) Dommage, c’est un métier d’avenir ! (Silence) Bon, laissez tomber ! (A Hélène toujours extatique, d’une voix douce en lui tapotant la main) Hélène, ma petite Hélène ! Je crois qu’on devrait aller dormir…

HELENE, sortant de son illumination – Oui, tu as raison ! Demain, je dois me lever très tôt pour faire mon entraînement gymnique. Kang m’a conseillé un travail sur mes abdominaux et mes fessiers ! Je ne parle pas de mes dorsaux, encore moins de mes…

JACQUES l’interrompant, sur le point de se lever de son fauteuil – On y va ?

HELENE – Oui, allons dormir ! Je suis impatiente d’être à demain !

Ils se lèvent de leurs fauteuils en même temps. La lumière s’éteint.

Scène 4 

HELENE

VOIX OFF

Hélène, seule dans le salon en tenue de jogging, pédale sur un vélo d’appartement, une serviette autour du cou. Elle grimace sous l’effort, on l’entend pousser des han ! La voix off du docteur Kang  prodigue ses conseils pour la bonne tenue de l’exercice.

VOIX OFF, métallique – Serrez bien les fesses ! Poussez fort sur les mollets ! Tenez-vous bien droite ! (Hélène se redresse) Bien, très bien ! Votre nuque est raide ! Vos reins sont cambrés ! (Hélène cambre les reins) Montez haut les cuisses ! (Hélène monte haut les cuisses) Bien, c’est ça ! Pédalez d’un même rythme ! (Hélène peine à pédaler) Encore un effort ! Gardez la cadence ! Bien, très bien ! Nous allons bientôt changer de rythme ! Attention, tenez-vous prête ! (Hélène décélère) Top, accélérez ! (Hélène pédale plus vite) Voilà ! Respirez ! Levez haut la tête ! (Hélène lève haut la tête) Pédalez encore ! (Hélène est presque couchée sur le guidon) Encore et encore ! Voilà ! Nous y sommes presque ! Encore une fois ! Pédalez moderato ! Lentement, très lentement ! (Hélène ne pédale presque plus) Bien, très bien ! On s’arrête maintenant pour une pause de cinq minutes ! (Hélène s’arrête aussitôt de pédaler)

HELENE, sautant du vélo en s’épongeant le front avec sa serviette – Deux heures que je suis sur cet engin ! Un vrai marathon ! Je suis morte, crevée, lessivée de lessivée ! Mais ça vaut un bon jogging ! (Elle se tâte la peau des reins) A vue d’œil, comme ça, j’ai perdu cinq bons kilos ! (Elle se tâte les cuisses, l’air sceptique) Six, peut-être ! (Au public) De toute façon, inutile de le savoir ? La thérapie de Kang est des plus claires : pas de balance à la maison ! Du coup, je n’oscille plus entre la honte d’avoir stupidement grossi et l’illusoire consolation d’avoir perdu du poids. Ne sachant rien sur mon surpoids, fini l’effet yoyo entre la goinfrerie et la non moins absurde inappétence ! Voulez-vous mon avis ? Il nous faudrait ranger le pèse- personne dans la catégorie engins de mort ! (Elle plie les jambes, s’assied sur ses talons et se relève) Oh oui, j’ai bien perdu six bons kilos ! (Elle fait mine de virevolter) Voyez combien je suis légère ! (Elle arpente la scène) Et mon allure, n’est-elle pas souple ! (Elle mime une démarche de mannequin, main posée sur une hanche)  Regardez donc un peu : je ne marche plus, je vole ! (Elle s’arrête) Avant, je déplaçais une tonne de graisse ! Le moindre pas était souffrance. S’asseoir était pour moi une vraie galère. Monter un escalier un vrai calvaire. (En aparté) Bref, pour tout dire, grâce aux conseils du docteur Kang, je suis comme devenue une autre femme. Physiquement, mentalement, essentiellement ! Même Jacques l’a noté, c’est dire ! Tout ça grâce au génie de Kang ! (Plus bas, au public) Il y a deux ans, j’ai décidé de lui écrire pour dire combien son livre m’avait changé. Il m’a gentiment répondu. Ainsi a commencé une longue correspondance entre nous deux. En deux ans, nous avons échangé une trentaine de lettres. Par ses préceptes, Kang peu à peu m’a transformée, guidée sur la voie de l’étique. (Plus haut) C’est ainsi qu’il y a deux mois, il a accepté mon invitation. Evidemment, depuis son arrivée, son aide m’est d’autant plus précieuse qu’il est présent et qu’à toute heure du jour ou de la nuit, il peut répondre à mes angoisses. A chaque question que je me pose, une réponse tombe de sa bouche. A chaque doute, une certitude. Au plus petit relâchement -  je parle du goût immodéré que j’ai pour les tablettes de chocolat - sa main est là pour m’épauler. En somme, il est à moi et je l’ai sous la main ! Une telle situation n’est-elle pas merveilleuse ? (Plus bas, une main en porte-voix) Je serais bien idiote si je ne tirais pas profit d’un homme aussi précieux !

La lumière s’éteint

Acte II 

Scène 1

JACQUES

HELENE

Jacques, faisant les cent pas dans le salon, paraît survolté et a du mal à cacher sa fureur. Hélène, détendue, en tenue de gym (justaucorps, collants, chignon ramassé par un bandana) fait des ciseaux sur un tapis au sol. Elle porte un MP3.

JACQUES, arpentant le salon  – Non, non et non ! Je le répète : cette situation a trop duré ! Il est grand temps d’y mettre un terme ! (Au public, s’arrêtant) Je n’en peux plus, je craque ! Si tout reste en l’état, c’en est fini de ma santé mentale ! Notre maison n’est plus le doux foyer que j’ai connu mais une annexe psychiatrique ! (A Hélène, reprenant ses cent pas) Tu m’entends bien, Hélène ! On ne peut plus continuer ainsi !

HELENE, MP3 aux oreilles, s’arrêtant dans ses mouvements de gym et criant  – De quoi parles-tu donc ?

JACQUES, s’arrêtant et lui montrant du doigt son MP3 –– De ton foutu gourou qui t’a fourni ces écouteurs ! Du zigomar que tu m’as imposé ! De ce docteur dont tu me bats et rabats les oreilles ! De cet olibrius qui me sort par les yeux !

HELENE, mimant l’incompréhension et arrachant son MP3 – De quoi parles-tu donc enfin ?

JACQUES, furieux –Du ras le bol que j’ai de ton toubib ! De son sans-gêne, de ses faux airs de saint laïc ! De ses mines faux-culs et de son inertie béate ! Cela fait très exactement trois mois qu’il vit chez nous en parfait pique-assiette !

HELENE, l’interrompant – Oh, n’exagérons rien ! Il picore tout au plus mais ne mange pas dans ton assiette !

JACQUES – Ca va. Ne joue pas sur les mots ! Je ne peux plus le supporter, voilà ! Son emprise sur toi est devenue si grande que j’ai du mal à te parler ! Nous ne sommes plus un couple, mais un triumvirat ! C’est à peine si la nuit tu dors dans notre lit ! A table, quand je te parle, tu es sur un nuage ! Tu ne m’écoutes plus, tu vis dans tes pensées ! (Au public) Et moi, je vis avec un courant d’air, une femme éthérée ! (A Hélène) As-tu au moins conscience de tout ça ?

HELENE, doucement, assise sur son tapis de sol - Je sais, mon Jacques, que tu as mis beaucoup du tien. Que ta patience est infinie. Qu’aucun mari au monde n’est plus trognon que toi. (Regardant Jacques gravement) Mais, comment dire… je n’ai jamais trouvé de thérapeute qui m’ait aidé à vivre comme lui…Aucun qui m’ait donné la force d’accepter mon satané surpoids. Aucun qui m’ait permis de repenser mon moi…Tu sais, sans lui…

JACQUES, excédé – Arrête ! (Se rapprochant d’Hélène et la singeant) Sans lui ceci, sans lui cela… Combien de fois m’as-tu servi cet argument ? Ne vois-tu pas qu’il a fini par t’aliéner et te convaincre de son utilité ? Qu’il a tissé sa toile ? Qu’il ne vit plus que parce qu’il sait que ses paroles sont bues par toi comme du petit lait ! Qu’il a trouvé en toi une proie naïve, un jouet trop crédule et qu’il jouit en exerçant l’empire qu’il a sur toi !

HELENE, soupirant – Peut-être as-tu raison… Quand je t’écoute, je crois entendre la voix de la sagesse. (Rêveuse) Ce dernier mois,  j’avais la tête dans le guidon. En pédalant chaque matin, je me disais que mon bonheur en dépendait. Soulever des altères équivalait pour moi à repenser ma vie. Et suer sang et eaux à émettre des idées ! (S’agenouillant) Tous les mantras que je me répétais me rendaient vide comme une cruche. (A Jacques) Je suis même sûre que si tu m’avais touché du doigt mon jacques, j’aurais tinté comme du cristal !

JACQUES, s’accroupissant à la hauteur d’Hélène – Ah, voilà que tu ouvres les yeux ! Que tu sors du trou noir où t’a jetée ce fou ! (Lui tapotant la joue) Regarde-moi ! (Elle le regarde) Peux-tu imaginer une vie sans lui ? (Elle fait signe que oui) Peux-tu jeter ton satané bouquin par la fenêtre ? (Elle fait signe que oui) Bien, te voilà sortie d’affaire ! (Ajustant tendrement le bandana d’Hélène) Ta crédulité t’a perdue, voilà tout ! (Elle opine sagement) Avant, tu ne pensais que par toi-même ! Seule ta conscience te guidait ! Personne n’aurait pu te dicter ce que tu devais faire ! (Conciliant) Te souviens-tu au moins d’avant ?

HELENE, sortant de ses penséesD’avant ? Mais d’avant quoi ?

JACQUES, prenant la main d’Hélène – D’avant son intrusion, pardi !

HELENE, au public – Il me parle d’intrusion ! (A Jacques) Une intrusion ! Mais de quelle intrusion parles-tu ?

JACQUES, exaspéré et lui lâchant la main – Mais celle de cet intrus de Kang ! (Lui reprenant la main) Voyons, Hélène, tout a dégénéré depuis qu’il est ici ! Avant lui, souviens-toi, tout était différent ! Tu chantonnais, riais et mitonnais des petits plats… Aujourd’hui, tu grimaces, ahanes et becquettes des graines ! La nuit, tu te réveilles et ressasses des mantras !  (Au public) Quand j’y repense, avant était décidément pour nous le plein bonheur !

HELENE, baissant la tête – Sans doute. (Elle marque un court silence, reprend d’une petite voix) Sans lui pourtant, je n’aurais pas réinvesti mon corps ni résolu les aléas de mon surmoi…

JACQUES, se levant d’un bond – Ca y est, ça recommence ! (Au public) Voilà ce qui s’appelle un cas de possession ! Hélène est possédée ! Ce n’est plus elle qui me parle mais une autre ! Tout ça à cause de l’emprise malsaine de Kang ! Il faut décidément que je me débarrasse de ce filou ! (A Hélène, fermement) Sais-tu ce que je compte faire de ton maître es bouffe ?

HELENE, levant la tête – Tu veux parler de Kang ?

JACQUES, agacé – Oui. Je m’en vais de ce pas le flanquer à la porte !

HELENE, en sautant sur ses pieds – Attends ! Laisse-moi lui parler !

JACQUES, allant pour sortir – Crois-tu que tu en sois encore capable ?

HELENE, suppliante – Laisse-moi essayer ! Je suis sûre que je peux.

JACQUES, fermement – En es-tu vraiment sûre ?

HELENESûre ! (Doucement) Demain, je te promets, il ne sera plus là !

JACQUES, sur le point de sortir – Très bien. Je te donne deux jours pour régler cette affaire !

Il sort, claquant la porte sur lui.

 

Pour l'intégralité de la pièce, joindre l'auteur : yves.carchon@orange.fr

 

 

 

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