Conversations à deux

 

Comédie dramatique écrite en 2009

Publiée aux Ecritures Théâtrales du Grand Sud Ouest en octobre 2011 (volume 15) 

Site des Ecritures Théâtrales : http://fr-fr.facebook.com/ecriturestheatrales.grandsudouest

 

Thème de la pièce : Comédie brossant le portrait d'un couple amoureux, de la jeunesse à la mort, dont les conversations complices annoncent l'évolution d'un monde finissant. Jacques et Chloé au fil du temps n'en finissent pas de converser sur l'état de ce monde. Les années passent. Tout évolue trop vite. Ils ne reconnaissent plus le monde qu'ils ont connu...

 

Durée : 1 heure et demie.

1 personnage homme, 1 personnage femme

 

 

LES PERSONNAGES

JACQUES

CHLOE

DX

L’INFIRMIERE

Un décor pour chaque âge de la vie sera retenu : Jacques et Chloé assis sur un banc au printemps (pour l’adolescence), tous deux allongés sur une chaise longue au cœur de l’été (pour l’âge mûr), l’un et l’autre installés dans un fauteuil devant un bon feu de bois automnal (pour la vieillesse), dans un lit au plein de l’hiver, puis à l’hôpital (pour la mort).

 

Acte I

Scène 1

JACQUES

CHLOE

Lumière. Jacques et Chloé sont assis sur un banc de jardin. Ils sont jeunes, se pressent l’un contre l’autre, roucoulent comme deux amoureux, s’embrassent. On entend des pépiements d’oiseaux. Chloé porte tee-shirt et mini jupe, Jacques polo et jean délavé. On entend en sourdine Les Quatre Saisons de Vivaldi. La musique s’estompe.

CHLOE, main dans la main de Jacques – Tu m’aimes ?

 

JACQUES, l’embrassant dans le cou – Je t’aime !

 

CHLOE, comme ronronnante – Et comment m’aimes-tu ?

 

JACQUES, se pressant contre elle et l’enlaçant – Comment ? (Il lui prend la taille et il palpe ses hanches) Mon dieu, avec mes mains, mes yeux, mes lèvres…

 

CHLOE, tendant ses lèvres se dégageant des mains de Jacques – Eh bien, embrasse-moi !

 

Jacques l’embrasse à pleine bouche. Long baiser. Leurs lèvres se séparent.

 

CHLOE, tendue encore vers lui, yeux clos – Encore !

 

Jacques à nouveau l’embrasse, puis ils se pressent l’un contre l’autre, joue contre joue.

 

CHLOE, pendue à son cou – Dis-moi, mon Jacques : aurons-nous deux, trois ou quatre enfants ?

 

JACQUES, évasif – Eh bien, cela dépend…

 

CHLOE, se détachant de lui – De quoi ?

 

JACQUES, préoccupé – Eh bien, disons, de l’état de ce monde !

 

CHLOE, se levant du banc, gesticulant et arpentant la scène – Je le savais ! Je connais ton couplet ! Tu vas me dire que le libéralisme n’engendre que famine, pauvreté, maladie, que ce système crée l’injustice et qu’il repose sur le cynisme, que donc faire des enfants et les jeter dans un tel monde est criminel !

 

JACQUES, prenant sa main – N’ai-je pas raison ?

 

CHLOE, faisant la moue – Oui, non. Je n’en sais rien ! (Elle rejoint Jacques sur le banc, lui prend les mains) Ecoute ! Ne crois-tu pas que nos parents, nos grands-parents n’ont pas connu les mêmes affres ? Qu’il est normal et légitime de réfléchir avant de procréer mais qu’il est bon de s’en remettre aussi à son désir ?

 

JACQUES – C’est vrai, je te l’accorde : pas d’enfant sans désir !

 

CHLOE, câline – Tu vois, nous sommes d’accord !

 

JACQUES, bougon – Il n’empêche que ce monde n’est pas un lit de roses ! Appuie sur ta télécommande et tu verras ! Guerres, génocides, affrontements ethniques ou religieux font l’écume des journaux ! La violence est partout : en Asie, en Afrique, Europe et Amérique ! A croire que nous nous complaisons dans la folie et dans le crime !

 

CHLOE, lui caressant la joue avec tendresse – Je sais tout ça, trognon ! Devons-nous pour autant renoncer au bonheur ? Ne sommes-nous pas tenus de le construire pour justement contrer cette violence inacceptable ? (Elle prend sa main) Faire un enfant, c’est justement tenter de conjurer ces forces obscures. C’est miser sur la vie. Je suis persuadée que ce qui rend notre vie supportable est de pouvoir revivre notre enfance en donnant vie à un enfant ! (Jacques paraît dubitatif. Elle lui pince l’oreille) Mais oui, toi le premier ! En retrouvant ton innocence, c’est comme si tu te lavais de la saleté du monde.

 

Jacques se lève, se penche sur Chloé comme s’il la sermonnait.

 

JACQUES, index pointé sur elle – D’accord ! On le fait cet enfant !

 

CHLOE, l’interrompant et fronçant les sourcils – Es-tu bien sûr d’être d’accord ?

 

JACQUES, impatient – Ce n’est pas un accord, c’est une hypothèse d’école !

 

CHLOE (Au public) – Je me disais aussi ! (A Jacques et en joignant les mains) Crois-tu qu’on puisse se contenter de raisonner quand on décide de devenir parents ? Ne penses-tu pas qu’on a tout intérêt à s’en remettre au lâcher prise ?

 

JACQUES, grognon – Je peux parler ? (Chloé fait signe que oui) Bon, cet enfant que tu as fait : tu le nourris, le berce, le soigne, lui apprend à caguer, à marcher, à parler. Tu lui apprends à lire et à écrire. Jusque là, rien à dire : c’est dans l’ordre des choses. Mais que lui diras-tu quand il sera en âge de comprendre ce qu’est l’état de notre monde ? Par quel prodige lui feras-tu admettre que ce monde-là est plus aimable que méprisable ?

 

CHLOE, en lui prenant les mains - D’abord je lui dirais combien je l’aime ! (En l’attirant à elle) Comme je t’aime, gros cassandre ! (Elle l’entoure de ses bras) Puis je lui donnerais les clés de la raison et le sens du bonheur. Je lui enseignerais à respecter autrui, à devenir acteur de son futur, à goûter le présent. Il devra voyager pour ouvrir son esprit et se frotter aux hommes, aux paysages lointains…

 

JACQUES, éclatant de rire – Je vois ! Tu lui diras qu’il vit dans le meilleur des mondes et tu lui chanteras O vous, frères humains !

 

CHLOE, lui donnant une bourrade – Non ! Je lui chanterais les comptines d’autrefois et lui lirais les plus grands textes poétiques ! S’il est doué, je lui ferais jouer d’un instrument, ce qui lui permettra de côtoyer les grands génies de la musique.

 

JACQUES – En somme, tu en feras une sorte d’artiste qui vivra dans son monde au lieu de vivre dans le monde !

 

CHLOE, tapotant sur le banc – Assieds-toi, je te prie ! (Jacques s’assied, Chloé rêveuse lui prend le bras) Je lui dirais surtout de ne pas écouter les bêtises de son père ! (Elle lui titille le nez) Et j’espère bien qu’il n’aura pas ton nez !

 

JACQUES – Mon nez ? Que t’a-t-il fait, mon nez ?

 

CHLOE, avec l’air déluré – Justement, pas grand-chose !

 

JACQUES, la prenant par la taille – Tu me cherches, c’est ça ?

 

CHLOE, cherchant à s’esquiver - Arrête !

 

Elle prend ses mains et le tient à distance.

 

JACQUES, cherchant à l’embrasser – Donne-moi ton cou !

 

CHLOE, riant – D’accord, rien que le cou ! (Jacques l’embrasse dans le cou, elle lui caresse la joue) Dis-moi, as-tu envie d’une glace ?

 

Jacques fait mine que oui

 

CHLOE, sautant du banc – C’est parti pour la glace !

 

Elle prend la main de Jacques, le tire à elle. Tous deux sortent, se tenant par la main. La lumière s’éteint.

Scène 2

JACQUES

CHLOE

Lumière. Jacques et Chloé partagent un repas en tête-à-tête autour d’une table.

JACQUES, en mangeant – As-tu entendu les infos ? Typhon à Madagascar, inondation dans le Mississipi, sècheresse en Europe, tsunami à Hong-kong ! (Levant la tête de son assiette) Crois-moi, nous sommes au bord d’un bouleversement climatique ! (Regardant Chloé, qui a la tête dans son assiette, et tapotant la table avec le manche de son couteau) Eh, oh ? Chloé ! A quoi rêvasses-tu ?

 

CHLOE, levant la tête – Hein, quoi ?

 

Elle prend un air absent.

 

JACQUES, poursuivant le fil de sa pensée le nez dans son assiette - Si la terre se réchauffe, l’eau manquera inévitablement. Sans eau, plus de cultures ! Tu sais comme moi que la malnutrition et la famine provoquent épidémies et maladies ! Que donc les émigrants des pays pauvres viendront chercher refuge sous de plus douces latitudes. Chez nous, en l’occurrence. Qu’il faudra bien bon gré mal gré les accueillir… (Fixant Chloé) Hé, oh, Chloé ! A quoi penses-tu ?

 

Chloé, qui ne mange plus, sursaute.

 

CHLOE, en souriant rêveusement – A rien. Enfin à tout… (Faisant la moue) Comment te dire…

 

JACQUES, lui prenant le menton par-dessus la table – Toi, tu me caches quelque chose !

 

CHLOE, riant tout en piquant dans son assiette – Mais non !

 

JACQUES, insistant – Mais si ! Allons, dis-moi !

 

CHLOE, en s’étirant – Ah, c’est si bon la vie !

 

JACQUES, s’essuyant la bouche à l’aide de sa serviette – C’est vrai. Sans tsunami, famines, épidémies, inondations et sécheresse, la vie serait charmante ! Je ne parlerai pas non plus des cultures transgéniques, ni de la pollution au CO2 ou du mercure dans nos rivières sans quoi la vie vaudrait la peine d’être vécue… Je sais que tout cela t’ennuie ! (Lui caressant la joue) Mais ça ne me dit pas ce que tu caches !

 

CHLOE, l’air malicieux – Tu ne devines pas ?

 

JACQUES – Je ne vois pas !

 

CHLOE, faisant la moue – Avec un p’tit effort, tu peux trouver !

 

JACQUES – Tu n’as plus faim ? (Chloé fait non d’un signe de tête) Eh bien, accouche !

 

CHLOE, riant – Ah ça, tu ne peux pas mieux dire !

 

JACQUES, stupéfait – Ne me dis pas…

 

CHLOE – Si !

 

JACQUES - Non !

 

CHLOE, aux anges et posant ses deux mains sur son ventre - Le test est positif !

 

JACQUES, jetant sa serviette sur la table – Non ?

 

CHLOE – Si !

 

JACQUES – Ce qui veut dire…

 

CHLOE, heureuse - Que je porte un enfant de toi !

 

JACQUES, se levant – Un enfant ?

 

CHLOE, l’avertissant - Enfin, quand je dis un, cela peut être deux…

 

JACQUES, yeux écarquillés et arpentant la scène – Tu veux dire des jumeaux ?

 

CHLOE – Peut-être même des triplés !

 

JACQUES, réfléchissant – A tout prendre, je préfère un enfant à la fois !

 

CHLOE, levant son verre – Un enfant suffira ! (Au public) Ce genre d’annonce ne peut se faire sans communication. En lui parlant de trois, il optera pour un ! (A Jacques, qui continue à arpenter la scène) Eh bien, te voilà bien nerveux !

 

JACQUES, qui brusquement s’arrête – Mais es-tu sûre…

 

CHLOE – Aussi sûre qu’un test peut le dire !

 

JACQUES, se parlant à lui-même – Donc on peut dire que j’attends moi aussi ce même enfant…

 

CHLOE, hochant la tête – Oui, toi aussi ! (Au public) Mon dieu, je me demande pourquoi je l’aime ! (A Jacques) En fait, nous sommes deux à attendre cet enfant !

 

JACQUES, faisant à nouveau les cent pas puis s’arrêtant – Cela suffira-t-il ?

 

CHLOE – Il le faudra !

 

JACQUES, s’approchant de Chloé, l’entourant de ses bras – C’est bon en fait d’être deux à l’attendre ! (Au public) J’avais pensé le prendre bien plus mal ! (La câlinant) Tu es un chou ! Au fait sais-tu que les garçons naissent dans les choux ?

 

CHLOE – Alors si je suis chou, ce sera un garçon !

 

JACQUES, suavement – Je préfère une fille ! Une petite Chloé ! Comme ça, j’en aurais deux à la maison !

 

CHLOE – Oui. Mais ce sera deux bouches qu’il te faudra nourrir !

 

JACQUES, l’embrassant dans le cou – J’adore ta bouche !

 

CHLOE, se dégageant – Arrête, tu me chatouilles !

 

JACQUES, se redressant inquiet - Attends ! Quand tu parles de bouches à nourrir, il me vient une idée : avec ce qui s’annonce dans les prochaines années, rien ne me dit que notre enfant mangera à sa faim !

 

CHLOE, en se levant de table et en se bouchant les oreilles – Ah, non ! Ne me parle plus de la faim dans le monde ! Sinon je pleure !

 

JACQUES, lui prenant le bras – Pourtant, quand on regarde la brusque poussée démographique…

 

CHLOE, les poings serrés – Arrête, sinon je crie !

 

JACQUES, tapotant sa main – Bon, bon. N’en parlons plus ! (Il l’entoure de ses bras) Viens là, mon petit chou !

 

Elle se blottit entre ses bras. La lumière s’éteint

Scène 3

JACQUES

CHLOE

Voix OFF

Lumière. Jacques et Chloé sont au lit. Chloé, enceinte, est assise et calée dans deux gros oreillers. Jacques est allongé à son côté, avec une télécommande en main. Tous deux suivent une émission à la télévision.

 

Voix OFF, provenant du téléviseur - Une femme de soixante dix ans a donné le jour aujourd’hui à un bébé de 5 kilos 100. Le bébé est une fille qui se porte à merveille. La nouvelle mère a déclaré que depuis cinquante ans elle attendait l’heureux évènement. De son côté, le Professeur Tigliani a déclaré…

 

CHLOE, touchant son ventre – Aïe !

 

JACQUES, coupant le son de la télécommande – Ca ne va pas ?

 

CHLOE, lui souriant – Non, tout va bien. Mais je la sens bouger ! (Elle prend la main de Jacques et la pose sur son ventre) Tu sens comme elle gigote ?

 

JACQUES – Il m’a l’air bien en forme !

 

CHLOE - Si tu veux mon avis, elle déteste la télé ! La preuve, elle ne bouge plus !

 

JACQUES, l’œil émerveillé – C’est vrai, il ne bouge plus ! (Se tournant vers Chloé, télécommande en main) Je mets le son pour voir ?

 

CHLOE – Essayons !

 

Jacques augmente le son sur la télécommande.

 

Voix OFF, provenant du téléviseur – Dans dix ans tout au plus, on peut considérer que chacun d’entre nous aura son propre clone. Le Professeur Tigliani a confirmé l’avancement de ses travaux, notamment en matière génétique, et a prévu pour notre humanité une longévité plus…

 

CHLOE, portant ses mains à son ventre en grimaçant – Aïe ! Aïe !

 

Jacques coupe le son, main toujours posée sur le ventre de Chloé.

 

JACQUES, tout excité – Bon sang, les coups de pieds qu’il donne ! Tu as raison : le son de la télé le stresse !

 

CHLOE, lui prenant la télécommande des mains – Aïe ! Aïe ! (Elle coupe le son) Allez, plus de télé !

 

Elle éteint et jette la télécommande sur le lit.

 

JACQUES, posant une oreille sur son ventre – Ca va ! On dirait qu’il se calme !

 

Chloé sourit à Jacques et caresse sa joue.

 

CHLOE – Tu vois ! Cette enfant sait déjà où est la source de tous nos maux ! Au fait, j’espère que tu ne m’en veux pas ?

 

JACQUES, sur un coude – De quoi, mon dieu ?

 

CHLOE – Eh bien, de n’avoir pas voulu savoir si c’est une fille ou un garçon !

 

JACQUES, catégorique – Ca, non ! Je préfère de beaucoup garder une part d’incertitude. Sans cette part, où serait l’émerveillement de la vie ? Imagine, Chloé, que nous prévoyions tout ! Que tu saches par exemple les maux, les maladies que tu développeras plus tard, que tu connaisses ta durée de vie, si tes enfants seront homos ou hétéros, quel sera ton destin… Imagine un instant, ce serait un enfer ! Non, ce qui donne du piquant à la vie, c’est justement cette part de contingence sans quoi l’humain serait un roi plein de misère !

 

CHLOE, en soupirant – J’ai soif ! (Palpant son ventre) Je crois qu’elle dort !

 

JACQUES, glissant hors du lit – Attend ! Je vais te chercher un verre d’eau !

 

Jacques sort de scène en marchant à grands pas.

 

CHLOE, au public – Je l’aime. Il est si prévenant, si patient, si trognon. Ah oui, c’est un trésor ! Je ne voulais que lui pour être père de mon enfant. En plus, il me fait rire et son humour me fait un bien immense. (Elle s’étire et sourit, se parlant à elle-même) Il a mille qualités : il est fin, avisé, protecteur. (Au public) Voilà un mot qu’abhorrent les féministes ! Je l’aime pourtant ainsi. Seulement voilà, il y a un hic : je n’ai jamais connu pire raisonneur ! Il me fatigue à trop vouloir comprendre ce que sera le monde de demain ! Je crois qu’il est atteint d’une grave infirmité : il ne sait vivre le présent !

 

Jacques revient, un verre d’eau à la main qu’il tend à Chloé. Elle boit pendant qu’il la regarde, pose le verre sur une tablette.

 

CHLOE, tendant une main – Viens là que je te bise !

 

JACQUES, se penchant sur elle et posant une main délicate sur son ventre – Crois-tu qu’il soit déjà capable de jalousie ?

 

CHLOE – Si elle ne bouge pas, c’est non !

 

JACQUES, lui titillant le nez – Pour toi, c’est une fille !

 

CHLOE, lui pinçant les oreilles – N’est-ce pas ce que tu veux ?

 

JACQUES, toujours main sur le ventre de Chloé, comme à l’écoute – Il dort !

 

CHLOE, bourrant ses oreillers – Je vais dormir aussi !

 

Elle s’allonge, se tourne sur le côté, ferme les yeux et dort. Jacques va vers sa table de chevet où est posé un livre ouvert qu’il prend, s’allonge près de Chloé et lit assis, la tête posée sur l’oreiller.

 

JACQUES, lisant à haute voix – « L’ignorance, l’inculture, la bêtise transforment notre démocratie en une peau de chagrin. On peut imaginer que l’abêtissement généralisé, programmé et amplifié par les médias, nous conduise tout droit vers un totalitarisme de type nouveau où le consommateur aura acquis droit de cité et où le citoyen n’aura plus place. De la confusion des idées, qui semble être la marque de notre belle époque, naîtra un nouvel ordre obscurantiste qui fait froid dans le dos. » (Au public, livre ouvert en mains) C’est fou ! Nous basculons dans une époque que j’ose à peine imaginer !

 

On entend Chloé grogner dans son sommeil. Jacques pose son livre, se rapproche d’elle et la regarde dormir. On entend quelques notes des Quatre Saisons de Vivaldi. La lumière s’éteint.

 

Acte II

Scène 1

JACQUES

CHLOE

Lumière. Jacques et Chloé sont allongés chacun sur une chaise longue à l’ombre d’un parasol. Ils ont la cinquantaine, les cheveux grisonnants. C’est l’été, il fait beau. Chloé est en deux pièces, porte un chapeau et des lunettes de soleil ; Jacques une casquette et un maillot de bain. Il lit distraitement une revue. Tous deux sirotent une boisson glacée avec une paille. On entend en sourdine Le Boléro de Ravel. La musique s’estompe.

 

CHLOE, en s’étirant – C’est bon d’être en vacances !

 

JACQUES, posant son verre sur une petite tablette – C’est vrai. Tout est si calme ici. La mer, le ciel, la plage…

 

CHLOE, l’interrompant – Sais-tu que cette plage était une mangrove il y a cinq ans ?

 

JACQUES – Possible. Je n’en ai pas le souvenir !

 

CHLOE – Qu’il y courait des crabes verts et qu’on s’enfonçait dans la boue !

 

JACQUES – Ah oui, peut-être…

 

CHLOE – Ce qui est sûr, c’est qu’il n’existait pas encore d’écolo- bungalow, ni ces robots pour nous servir. Ni même la possibilité de vivre loin de la foule. Souviens-toi, nous vivions entassés dans les villes, sur les routes, sur les plages… Notre vie quotidienne était captée à tous les coins de rues par des mouchards optiques…

 

JACQUES - En tout cas, aujourd’hui, le dépaysement est complet ! Depuis que je suis là, j’ai oublié mon cabinet et tout le reste…

 

CHLOE, pliant une serviette de bain pour la mettre sous sa tête - On oublie tout, c’est vrai ! (Baissant ses lunettes sur le nez et fixant Jacques) Au fait, à ce sujet - je veux parler du cabinet et tout le reste - puis-je te poser une question ?

 

JACQUES, ouvrant une revue – Une seule ! J’aimerais me détendre.

 

CHLOE, se passant de l’huile sur les bras, le ventre et sur le haut des seins – D’accord.

 

JACQUES, l’œil plongé dans sa revue – J’écoute…

 

CHLOE, posant sont tube de crème solaire sur une tablette - Dis-moi, combien de reins, de foies, de cœurs as-tu greffé ce dernier mois ? 

 

JACQUES, tout en feuilletant sa revue – Je ne sais plus. Une vingtaine peut-être !

 

CHLOE – Et pour les seins siliconés ?

 

JACQUES, levant la tête de sa revue – Pardon ?

 

CHLOE – Je te demande combien d’implants mammaires tu as posés ?

 

JACQUES, baissant à son tour ses lunettes sur le nez et regardant Chloé – Eh bien, disons une trentaine…

 

CHLOE, soulevant son chapeau et lissant ses cheveux – Quand tu me dis une trentaine, j’espère qu’il s’agit là d’un nombre pair !

 

JACQUES, lui jetant sa revue sur le ventre – Arrête ! Tu sais comme moi que ces seins-là nous arrondissent les fins de mois ! Sans eux, tu ne serais pas là à te dorer au grand soleil !

 

CHLOE, main sur un sein – C’est vrai !

 

JACQUES – De plus, tu n’as pas à te plaindre ! Si je me souviens bien, tu as bénéficié aussi de mes services !

 

CHLOE, posant une main en porte-voix - Pour ton plus grand profit !

 

JACQUES, au public – Ah oui, c’est vrai ! C’était pour mon plaisir, non pour le sien. (A Chloé) Veux-tu que je te passe de l’huile dans le dos ? 

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