Réalistes

Les deux nouvelles qui suivent, Le tournant et L'escapade, font partie du recueil Salves, écrit en 1977 sous la dictée de l'inconscient. Vingt nouvelles écrites jour après jour dans un état proche de l'hypnose. Aucun plan établi; champ ouvert aux seuls démons de l'écriture. Salves est un crépitement d'éclats de vie ou d'instantanés de rêves; ou de cauchemars peut-être, aux confins du réalisme, donc très proches de l'onirisme. L'amour et la mort mènent la danse, à l'image de Maheux, le nouveau passeur des âmes, ou à celle de Collet, terrible innocent en quête d'amour.

LE TOURNANT
La pluie avait commencé à tomber en début de soirée. Maheux, devant son poste de télévision, percevait nettement le grondement de la circulation passant sous ses fenêtres. Mme Maheux était rentrée. Rien qu’au bruit de la porte, Maheux avait compris qu’elle n’était pas dans son assiette.
- Ca ne va pas, lui cria-t-il.
- Un accident encore. Y faudrait aller voir !
- Où ça ?
- Dans le tournant, juste en bas de la côte.
Maheux dut s’extirper de son fauteuil à contre cœur. Il chercha son imper, chaussa ses bottes en caoutchouc, enfonça sa casquette, tira une lampe torche d’un tiroir.
- Sois prudent, lui cria Mme Maheux.
Maheux haussa les épaules puis il disparut dans le couloir.
Dehors, il faisait un temps de chien. La pluie redoublait ; le vent qui s’était levé rabattait sur le jardin des gifles de pluie. Sous l’auvent, il hésita, puis il remonta le col de son imper avant d’affronter ce foutu temps. Merde de merde. Il franchit la grille du jardin, déboucha sur la grande route. Prudemment, il longea le bas-côté, harcelé par les voitures qui bavaient des gerbes d’eau à leur passage. C’était incessant, un flux continu et persistant qui ne semblait pas finir. Il faisait nuit noire. Et bien sûr pas d’éclairage public ! Sans sa torche, Maheux aurait probablement glissé dans le talus.
La veille, ils avaient été tirés du lit en pleine nuit. Accident. Il était quelle heure. Deux heures du matin. Des doigts qui avaient tambouriné contre les vitres. « Lève-toi ! Va voir, » avait dit Mme Maheux. Il s’était levé et avait ouvert la porte. Une femme et ses trois gosses, grelottant de froid. Le père était mort dans l’accident. Il revit sa femme apporter du lait, des lainages chauds aux trois enfants.
- Va chercher des couvertures !
Hébété, il avait fouillé dans leur armoire. Maheux ne comprenait pas la cruauté du monde. Il était peut-être encore vivant le père ? « Où vas-tu ? » « Je préfère aller le voir. » Sur place, l’homme était bien mort. Maheux lui avait tâté le pouls. « Mort de chez les morts » qu’il s’était dit.
Quand il arriva au bas de la côte, la pluie tombait dru. Il ne voyait rien : ni le bas de fosse, ni le champ en contre bas, ni la route. Tout semblait se fondre à l’obscurité. Il braqua sa torche puis sauta dans le fossé. En bordure du champ, la pluie clapotait contre les herbes et il entendait le chuintement des pneus sur la chaussée. Sa lumière chercha des traces, des branchages cassés. Puis un sourd gémissement monta d’un buis. Maheux dévala le champ, figeant sa lumière sur un taillis déchiqueté. Bientôt il balaya de son faisceau la voiture renversée.
Un homme gisait, étendu sur le ventre. Maheux s’en approcha en s’accrochant aux buis. L’homme respirait encore ; il n’était que blessé. Il ôta son imper, couvrit le corps de l’homme, courut à la voiture. Il fouilla les ténèbres. Seule la portière du conducteur était ouverte. La torche lui révéla qu’il n’y avait personne dans la voiture. Bon, bon, c’est toujours ça, se dit Maheux.
Il revint au blessé, le secoua et l’appela.
- Eh, oh ! Allez !
L’autre bougea, ouvrit les yeux.
- Ca va, lui dit Maheux.
En s’agrippant à lui, l’homme lui fit signe que oui. Son visage était maculé de terre, sa joue droite entaillée et son front éraflé. La veste qu’il portait était fripée et déchirée à hauteur des épaules.
- Pouvez marcher ?
- Non, lui dit l’homme en lui montrant sa cuisse.
- Bon, je vais vous porter !
- Attention, lui dit l’homme.
Il le chargea sur ses épaules, prit le chemin inverse mais en grimpant et s’arrêtant parfois pour reprendre son souffle. L’homme était tout trempé. Maheux longea la route, guidé par sa lampe torche. Il entendait gémir son homme.
- Ca va ? demanda-t-il.
- Oui, lui dit l’homme en grimaçant.
- Voilà. Nous voilà arrivés, le rassura Maheux.
Mme Maheux attendait sur le pas de la porte. Quand elle les vit, elle vint à leur rencontre.
- Seul ?
- Oui, dit Maheux.
Mme Maheux les précéda, ouvrant la porte. Dans la chambre ils posèrent l’homme sur leur lit où les enfants avaient dormi la nuit dernière. Mme Maheux alla chercher un linge qu’elle lui passa sur le visage.
- C’est une chance, lui dit-elle.
- Oui, en effet, dit l’homme.
Il était comme stupide. La voiture avait dérapé avant de basculer dans le fossé. Un, deux, trois tonneaux. Sous le choc, il avait pris un coup au front et perdu connaissance. Il s’était réveillé sous la pluie, avait rampé jusqu’au taillis et attendu de l’aide.
- Tu prends le vélo, dit Mme Maheux.
- J’y vais, dit Maheux.
Dans la remise, il poussa son vélo, l’enfourcha et prit une route de campagne. Il songea qu’il ne dormirait pas encore cette nuit. Il couvrit d’une traite les cinq six kilomètres qui le séparaient de la gendarmerie.
Quand il y arriva, le brigadier Lucas éteignait les lumières et il s’apprêtait à dormir. Il reconnut l’ombre massive de Maheux.
- Eh, là ! C’est toi, Maheux ? Qu’est-ce que tu fous ? dit-il en rallumant.
- Encore un accident.
- Où ça ?
- Dans le tournant en bas de la côte.
- Encore !
Lucas le fit entrer et lui sortit une bouteille d’un tiroir.
- Un coup de gnole pour la route ?
- Allez !
Ils trinquèrent en silence. Lucas siffla son verre. « Si c’est pas malheureux » marmonna-t-il en rangeant sa bouteille. Ce fut tout. Puis ils sortirent du bureau. Lucas ferma une grille. Dans l’estafette le brigadier aida Maheux à charger son vélo. « Allons-y » dit Lucas. Il démarra. La route se révéla dans la lumière des phares. Sur le pare brise voletaient des gouttelettes de pluie. C’était la bruine maintenant. « Sale temps » grogna Lucas. Maheux hocha la tête. Il regardait la route inondée par la pluie et les champs et la nuit. Et il songeait aux morts qu’il n’avait pu sauver.


L’ESCAPADE
C’est Aux Tilleuls, petit bar tranquille, que Collet avait pris rendez-vous avec Maggy. La journée s’annonçait belle. Il faisait déjà chaud ; le ciel, d’un bleu lumineux, invitait à l’escapade. Assis à sa table, Collet attendait paisiblement, tout en détaillant une carte routière dépliée devant ses yeux. C’était un jeune homme grand, à l’allure sportive et élégante. Ses yeux étaient verts ; ses cheveux d’une blondeur de blé ornaient un front haut et dégagé qui donnait plutôt confiance. Hardiesse et franchise émanaient de sa personne. Quelque chose pourtant affleurait des lèvres et du menton : une fragilité d’enfant mal dégrossi. Quand on le voyait, on était inexplicablement ému. Mais Collet ne savait pas qu’il émouvait : c’est ce qui faisait son charme.
Brusquement inquiet, il leva le nez de sa carte routière. Il se mit à tapoter nerveusement avec les doigts la table en mica. L’œil sur sa montre, il ne tenait plus en place. Il se demanda pourquoi elle n’était là. Viendrait-elle seulement ? Elle semblait être d’accord au téléphone. Et si lui avait lancé l’idée d’une journée à deux, c’est d’abord parce qu’il la savait seule. Que lui-même était très seul. Que deux solitudes peuvent faire un couple, même si ce mot-là restait dur à prononcer. Sa dernière histoire remontait deux ans plus tôt. Elle avait duré le temps d’une embellie et Collet était sorti meurtri de l’aventure. Echaudé, il s’était juré qu’on ne l’y prendrait plus.
Avec Maggy tout semblait différent. Elle était si paisible, si grave, si attentive. De quoi reprendre espoir et retrouver confiance en soi. Un instant, il pensa à Maggy une raquette à la main, portant jupette et polo blancs. C’était par un beau jour d’été et Maggy éclatait de santé. Le soleil butinait ses épaules cuivrées ; le vent levait, quand elle courait, un pan de sa jupette. Collet riait, il se sentait en pleine forme. Oui, rien n’était plus merveilleux que de savoir Maggy heureuse. Lui-même l’était ; il était clair qu’ils vivaient là un moment fort et amoureux.
Cette vision idyllique s’estompa quand le garçon lui apporta le café commandé. Collet jeta un œil à la pendule. Neuf heures passées. Au bar, trois clients plaisantaient. Collet en fut chagrin. Eux paraissaient heureux, insoucieux de l’instant ; lui pas. Maggy avait-elle oublié leur rendez-vous ? Si oui, qu’était-il donc pour elle ? Il se surprit à la haïr avec violence comme un homme immature qui vit dans l’absolu. Il lui prêta rouerie, malice et perfidie. Les femmes étaient pour lui la souffrance même, une sorte d’incarnation du Mal. Il s’y frottait toujours avec méfiance, pensant qu’elles n’existaient que pour anéantir la gent mâle. Vers l’âge de dix ans, sa mère l’avait abandonné dans un sanatorium pour raisons de santé. Elle n’avait pas cru bon venir le voir ne serait-ce qu’une fois. Pas une visite, pas un seul mot pendant ce long séjour qui avait bien duré huit mois. Presque une éternité pour lui. A son retour, sa mère lui avait dit qu’il n’était plus malade. Mais de quelle maladie était-il guéri ?
Quand Collet pensait à cet épisode de sa vie, il sentait son cœur broyé dans un étau. Il se prenait à pleurer à gros sanglots, longuement, doucement et il aurait voulu mourir. Personne n’aurait pu alors le consoler,
- Je suis en retard, dit Maggy en s’asseyant.
Collet sursauta. Il n’attendait plus Maggy. Il l’avait même oubliée. Et ce fut comme dans un rêve qu’il vécut toute cette journée.
Quand ils prirent la route, Collet était vide de tout sentiment pour Maggy. Il était heureux de ne plus souffrir. Maggy lui disait combien elle aimait être avec lui, lui parlait de son enfance, du tennis qu’elle ne tarderait pas à découvrir avec lui. Il s’étonnait de l’avoir invitée à passer cette journée ensemble.
Ils roulèrent ainsi comme deux étrangers. Maggy sentait sa réserve, combien il était distant et peu disposé à échanger. Encore moins à l’écouter. Elle en venait même à regretter d’être là à son côté.
Ils finirent par s’arrêter au sommet d’un col. Le soleil baignait toute la vallée. On apercevait ici et là des forêts de pins, mouchetées de zones bleues striées de lumière. Une nappe de brouillard se prélassait sur un versant de la montagne. Collet montra à Maggy l’insolite touffe blanche.
Le temps s’était rafraîchi. Maggy frissonna. Elle voulut rejoindre la voiture pour y prendre une veste. Collet la retint, serrant son poignet. L’air glacé qui arasait le point de vue lui fouetta les joues.
- Vous ne m’aimez pas, dit-il.
- Comment ça ? dit-elle.
La voix blanche de Collet, son regard perdu l’avaient alertée. Elle tenta de libérer sa main, mais Collet ne lâchait pas. Maggy recula d’un pas pour se dégager. Il lui attrapa le cou.
- Vous êtes fou !
Collet se mit à glousser.
- Oui, Maggy. Fou de vous !
L’attirant à lui, il chercha à l’embrasser.
- Lâchez-moi, lui cria-t-elle.
Il voulut la prendre dans ses bras mais elle s’esquiva. Il lui agrippa la robe. Elle le repoussa. Collet insista, bredouillant des mots incohérents qui parlaient d’amour. Maggy s’inquiéta.
Au énième assaut, elle comprit qu’il la prendrait de force. Elle lui échappa, se mit à courir vers la voiture, enfiévrée de peur. En bas, une voiture passa sans s’arrêter. Personne sur le belvédère. Tout semblait désert. Maggy atteignit la route. Elle la dévala à toute vitesse sans se retourner. Elle savait Collet à ses trousses. Maggy l’entendait souffler derrière son dos; elle courait moins vite, perdait du terrain. Elle manquait de souffle.
En quelques secondes il fut sur elle. Il la culbuta dans le fossé, lui plaqua une main osseuse sur la bouche ; de l’autre, il fouilla entre ses cuisses, tenta de la prendre. Maggy, une fois, le repoussa. Mais il la cloua au sol. Elle hurla de trouille. Il lui asséna une gifle pour la faire taire.
- Vous ne m’aimez pas, Maggy, lui criait-il.
- Lâchez-moi, sanglotait-elle.
Il bavait de rage tout en cherchant à l’étrangler.
- Pourquoi ne m’aimez-vous pas ?
Il la chevauchait, tirant ses cheveux et tremblant de tous ses membres. Penché sur Maggy, Collet raidit soudain son corps. Tout le paysage - pins, ciel, route, vallée - se mit à danser autour de lui. Il lâcha Maggy, groggy, et roula sur le côté.
Dans leur lutte, la main de Maggy avait trouvé un rondin. Elle l’avait saisi, en avait porté un premier coup sur la nuque de Collet. Collet de douleur avait basculé sur le côté pour se protéger. Le deuxième coup était parti : cette fois-là le rondin l’avait atteint au front. Il était tombé dans l’herbe rase. Maggy s’était redressée. De peur, de colère, elle martelait furieusement le visage de Collet.
Un coup, deux coups, trois coups.
Collet pantelant ne bougeait plus.
Maggy s’immobilisa. Elle n’en croyait pas ses yeux. Collet, face contre terre, avait les deux bras en croix. Des traînées de sang tachaient ses cheveux. Au sommet du crâne, un pâle épi blond frémissait dans l’air du soir.
Lâchant le rondin ensanglanté, Maggy planta tout sur place. Elle se rajusta, se hissa jusqu’à la route. Elle pensa au sac et à sa veste qu’elle avait laissés dans la voiture. Tant pis, pas question de lambiner.
Une fois sur la route, elle put voir qu’une voiture s’était garée. Un vieux couple en descendait. Maggy appela. Elle tremblait de froid, de peur et ne pouvait plus marcher.
- Que vous arrive-t-il ? demanda l’homme, arrivé à sa hauteur.
- Là, en bas, dit Maggy, montrant la masse noire étendue dans l’herbe.
- Quoi, là-bas ? fit la femme d’un ton aigre.
Comme ils regardaient tous trois en contrebas, ils virent émerger du bas de fosses une silhouette d’homme, ombre titubant dans la lumière ténue du soir tombant. Collet, le visage maculé, avançait péniblement vers eux.
- Non, cria Maggy comme si toute son énergie s’était brisée.
- Laissons-les, conclut la femme en se dirigeant vers leur voiture.
- Il vaut mieux, ajouta l’homme.
- Attendez, cria Maggy.
Ils étaient déjà dans leur voiture.
Maggy les suivit en claudiquant. Elle cogna contre leur vitre :
- Attendez ! Je vous en prie !
La femme lui fit signe de s’éloigner. Le moteur tourna. L’homme derrière la vitre parut hésiter, mais la femme lui parla. Maggy les vit démarrer, rouler, disparaître la laissant dressée face à Collet.
Parvenu à sa hauteur, il fit la grimace en palpant ses côtes endolories. Puis il se passa une main sur le visage. Il ne disait rien, un sourire mauvais aux lèvres.
Maggy le fixait intensément, prête à défendre sa peau. Collet la regarda comme si ce n’était plus Maggy qu’il regardait. Une femme tout au plus capable d’ourdir rouerie, malice et perfidie. Sa mère peut-être.
La nuit terrible et nue s’apprêtait à tomber sur la forêt de pins.
 
 

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