Fantastiques

 


Les trois nouvelles qui suivent font partie d'un recueil L'épidémie qui traite de grands thèmes sur un mode fantastique.

OPERA

 A l’époque, Kast menait joyeuse vie. Il n’avait à se soucier de rien ; son philanthropique beau-père pourvoyait à ses besoins. Mr Hame était si riche que Kast eût été mal inspiré en boudant sa prodigalité. L’argent tombait sans compter dans ses poches percées, à l’image de son père qui avait été joueur.

De ce père qu’il n’avait pas connu, Kast ne savait rien de plus. Joueur, c’était un fieffé joueur : c’était tout ce qui était sorti de la bouche de sa mère concernant son père défunt. Motus était son credo : le passé était passé. Désormais, elle ne voyait plus que Mr Hame. Kast en éprouvait un peu de jalousie, évoquant parfois à table la mémoire du mort. « A propos, annonçait-il entre le fromage et le dessert, je me rends au cimetière. Voudrais-tu m’accompagner, maman ? »

- Au cimetière ? Pourquoi diable irais-je au cimetière ? s’étonnait sa mère.

- Mais pour voir papa !

Mr Hame tressaillait à l’écoute du mot papa, tout en rectifiant le nœud de sa cravate, puis il priait Kast de s’occuper de son assiette.

- Non, merci, je n’ai plus faim, disait Kast en se levant.

- Tu n’as rien mangé, criait sa mère.

- Et pour cause ! lançait-il délestant son cou de sa serviette.

Il les plantait là, avant de claquer la porte sur lui.

Les années passant, les deux hommes s’étaient heurtés, brouillés au point que le généreux beau-père ne versait plus un centime à Kast. Maintes fois la nouvelle Mme Hame les avait rabibochés, mais cela n’avait servi à rien. Beau-père et beau-fils avaient décidé de se murer chacun dans le silence. Du coup, Kast s’était vu acculé à travailler dans ce qui n’était alors qu’un emploi de bureaucrate mais qui convenait à sa nature rêveuse et solitaire. Devenu solvable il avait loué un minuscule meublé, pas très loin de son travail. Chaque matin, Mme Save, sa logeuse, cognait à sa porte. C’était bien la seule femme qu’il fréquentât. Elle était si bonne avec lui !

Sa mère était bien venue le voir une fois ou deux mais uniquement pour le convaincre de revenir à la maison. Kast l’avait jetée. S’était ensuivi une scène tragi-comique où sa mère pleurant les larmes de son corps reprochait à Kast d’être un mauvais fils. A la suite d’une telle visite, Kast ne dormit plus. Il avait du mal à se rendre à son bureau. Le soir, après sa journée, il rentrait chez lui plus triste et plus blanc qu’un moribond. Pour le rendre plus aimable, Mme Save lui préparait des plats dont elle avait seule le secret. Kast n’y touchait pas. « Vous ne pouvez pas rester ainsi. Voyez donc un médecin, » prônait la logeuse. « Surtout pas », rétorquait Kast. Mais les jours passaient. Il en oubliait sa mère, Mr Hame, les tracas qu’ils lui causaient. Chacun lui serrait la main à son bureau, chacun lui glissait un mot gentil quand il partait. Il était heureux et soulagé qu’on le prît pour un agent sérieux.

Une lettre de sa mère, trouvée sur sa table de chevet, suffisait à rompre l’harmonie qu’il avait comme retrouvée en lui. Chaque missive, écrite ave la tendresse envahissante d’une mère, l’invitait à retrouver le foyer familial. Mr Hame lui pardonnait. Tout pouvait rentrer dans l’ordre. Chaque lettre était bien sûr mouillée de larmes. Kast avait de la pitié pour elle. Il se promettait d’aller la voir, de conclure une paix durable avec Hame. Après tout, sa mère avait bien droit au bonheur ! Pourquoi devait-il s’y opposer ? Pourtant, rien que de penser que Hame ait une relation intime avec sa mère le plongeait dans la souffrance. A nouveau, il se prenait à le haïr. Il brûlait de tout détruire dans ce qui liait sa mère à lui. Kast était bien décidé à crever cet abcès !

Par bonheur, il n’eut pas à épouser le noir destin d’un criminel. Une annonce dans la rubrique nécrologique lui apprit que Mr Hame venait de capoter. Dans une lettre fleuve, sa mère le pria d’assister à son enterrement et de pardonner à Mr Hame. Mais Kast ne répondit pas à son invite. Il se retrouvait soudain tout seul et comme mutilé. D’un seul coup, la mort lui avait volé ce qui l’aidait peut-être encore à se tenir debout : l’objet de sa haine. Il n’avait désormais plus personne à mépriser ou à haïr. Il s’en trouva si désemparé qu’il tomba malade.

Au bout d’un bon mois, il se sentit tout à fait en paix avec le monde, oubliant sa mère et ne songeant plus qu’à lui. Quand elle vint le voir un jour, soit trois mois après la mort de Mr Hame, il lui interdit sa porte. Elle lui adressa trois lettres qu’il n’ouvrit jamais. Dix ans s’écoulèrent avant qu’ls ne se revissent. Mais ce fut hélas sous l’égide d’un tout dernier malentendu.

 

Par un soir d’hiver, Kast reçut un télégramme. « Mère gravement malade. Veuillez joindre l’hôpital de… ». Il n’hésita pas une seconde. Il enfila son manteau, se coiffa de sa chapka et prit un taxi pour l’hôpital. Quand il arriva, il était déjà trop tard ; sa mère venait juste de mourir. Kast en éprouva un vif chagrin. Il vieillit d’un coup. Puis vint l’heure de la retraite. L’heure des souvenirs, puis l’heure de l’oubli. A plus de cent ans, Kast avait tout oublié de sa vie passée. Il semblait attendre paisiblement la Mort.

Or, quand il la vit un beau matin debout au pied de son lit, son cœur se serra. C’était – il ferma les yeux, juste pour les rouvrir et bien voir s’il ne rêvait pas - le portrait craché de sa mère ! Kast se demanda s’il n’avait pas la fièvre ou s’il n’était pas victime d’une hallucination. Mais sa mère était bien là, en chair et en os, aux bras potelés, aux joues roses et rebondies, aux longs cheveux jais, moulée dans sa robe vichy comme sur la photo qu’il avait gardé d’elle. Elle resplendissait comme aux plus beaux jours de sa jeunesse. Kast voulut s’en approcher, l’embrasser peut-être. Maman, est-ce toi, murmura-t-il. Il se leva donc de son lit, marcha jusqu’à elle. La main de sa mère le repoussa d’un geste.

- Non, attends ! dit-elle en lui faisant signe de se pousser.

Kast la vit s’étendre sur le lit. Elle le regarda d’un œil humide, tout en retroussant sa robe. Ses jambes et ses cuisses étaient d’un blanc laiteux.

- Mais que fais-tu donc ? demanda-t-il éberlué.

- Viens, lui dit la Mort en ouvrant tout grand les cuisses.

Cette fois, Kast eut droit à l’origine du monde.

- Mais que fais-tu là ? répéta Kast médusé.

- Allons, viens, lui dit sa mère. Viens mourir en moi !

- Comment ça, en toi ?

- Viens, intima celle qu’il pensait être sa jeune mère.

Kast ne pouvait pas aveuglément lui obéir. C’était démentiel, absurde, impossible. Il se recula d’un pas, puis d’un autre, cherchant à gagner la porte. Mme Save pourrait l’aider. Mais la porte était fermée à double tour.

- Que fais-tu, cria sa mère.

Kast tenta d’ouvrir la porte, de héler Mme Save, mais il demeura sans voix. Alors, il comprit qu’il était pris au piège.

- Viens,  lui murmurait la Mort, dessinant un cœur avec ses lèvres et gardant une main entre ses cuisses.

- Non, je ne peux pas, dit Kast.

Il tremblait de tous ses membres. Mais sa tête continuait à mouliner. Que faisait sa mère ici, si jeune et si belle, et pourquoi insistait-elle pour commettre l’irréparable ? Il plaqua son dos contre la porte, les deux bras en croix comme un crucifié. Sur le lit, la jeune s’impatientait. Pour finir, elle tendit ses mains.

- Viens, mon petit cœur, susurra-t-elle.

Kast crut reconnaître un mot d’amour de son enfance. Les yeux embués par l’émotion, il se rapprocha des mains qui l’attendaient, s’en saisit timidement. La Mort le tira à elle. Surpris, Kast trébucha ; ses genoux fléchirent ; puis il s’affaissa sur elle. Et à l’instant même où il tenta de pénétrer le seuil sacré de sa naissance, Kast tomba dans le néant.

Vers neuf heures, Mme Save toute essoufflée poussa en tremblant la porte de la chambre et découvrit Kast, épandu de tout son long sur le lit défait, blafard, cul par-dessus tête, aussi nu qu’un ver. Il semblait s’être livré à une ultime gymnastique. « Ah, mon dieu, maugréa-t-elle. Le pauv’vieux s’est oublié ! »

En fait d’oubli et pour seul viatique, Kast avait cru bon de protéger son sexe tout ramolli dans la conque de ses mains flétries.

 

UN MORCEAU DE CIEL BLEU

 Tout au long de son étrange carrière, la Passion n’avait jamais rendu visite à Klame. Elle l’avait oublié, rejeté dans les oubliettes de l’amour ou peut-être épargné. Une fois, elle l’avait piqué au poumon gauche. Klame était resté debout, raide comme un angle droit. A peine s’était-il gratté à l’endroit de la piqûre. La Passion, du coup, ayant fait chou blanc, s’était bien juré de revenir le visiter.

A l’époque, Klame n’était pas devenu Mr Klame. Personne n’aurait pu prévoir le destin qui l’attendait. Klame lui-même était loin de l’imaginer. Parents, professeurs ou condisciples, tous ne voyaient bien en lui qu’un être fragile dont on se moquait et qu’on regardait comme un extra terrestre. C’était un enfant très doux, passant le clair de ses jours à rêvasser. Quand on le croisait, il paraissait si évanescent qu’on était tenté de le toucher pour voir s’il était charnel. Certains le prenaient pour un idiot, d’autres s’en moquaient. « Ce pauvre gamin aura encore oublié de mettre ses chaussures » riait-on benoitement en hochant la tête. Ou encore : « Quand Klame reviendra sur terre, nous serons sauvés ! » Autant de lazzis que le jeune Klame encaissait. La réalité en fait était toute autre.

Qui l’aurait surpris la nuit, penché sur ses livres, n’eût pas reconnu l’hurluberlu que l’on moquait. Quand la lune scintillait et que des milliers d’étoiles piquaient le ciel, Klame ne voyait plus que chiffres, cosinus, sinus ou racines carrées. Il était rivé à ses calculs comme un possédé. Quand l’aube montait à l’horizon de ses feuillets, il levait le nez hébété, s’étirait, se passait un gant humide sur le visage et partait presto au collège. Sa mère, chaque matin, le rattrapait pour lui donner son cartable qu’il avait évidemment oublié. Ce garçon la tracassait comme la préoccupaient ces nuit qu’il passait cloîtré comme un voleur. Elle aurait tant désiré qu’il partageât les mêmes jeux que tous les camarades de son âge ! Plus d’une fois, elle lui avait dit de ne pas fermer sa chambre à clé. En vain.

Klame avait besoin d’un coin à lui. Le tempo et l’espace de ses recherches ne pouvaient pas s’encombrer de l’amour d’une mère qui l’eût détourné du Grand Dessein qui l’habitait. La nuit, perdu dans ses calculs, il ne cherchait qu’à donner corps à un grand songe. Et s’il rêvait durant le jour, c’était essentiellement pour mesurer les limites du rêve. Ni plus, ni moins. Rêver le jour : pour mieux palper, peser et soupeser la vie ! Tel était son credo. Un jour, pour qui demanderait à Klame ce qu’est la vie, il répondrait : « Vous voyez, là, ce morceau de ciel bleu ? Vous le voyez ! Eh bien, c’est de la vie ! »  Mais Klame n’était encore qu’aux tous débuts de ses recherches.

A dix-huit ans, il avait fait le tour de tous les paramètres. A vingt, il présenta à l’Académie des Sciences et Techniques un système algébrique à une seule inconnue : la Vie. L’Académie, vaguement dérouté, lui fit entendre que ses calculs étaient soit erronés, soit inexacts. Klame oublia l’Académie des Sciences et tous les ignorants qui la peuplaient. Il continua ses recherches qu’il publia plus tard et qui passèrent inaperçues aux yeux du gotha scientifique. Klame était pourtant sûr qu’il tenait le bon bout. La Vie ne pouvait pas lui échapper. De jour en jour, il approchait de son essence. Il connaissait son poids, son volume, sa chaleur. Il en connaissait tout jusqu’à sa profondeur. Et pourtant, il manquait quelque chose. La vie semblait se refuser à lui comme par enchantement. Alors, il repartait dans ses calculs, s’y empêtrait dans un taillis de corollaires aussi absurdes qu’abscons. D’impatience il lâchait sa table pour ne penser qu’au but. Mais ne travaillant plus, le but s’avérait lointain. Klame balançait entre les causes et les effets, tantôt rivé à ses calculs, tantôt arc-bouté vers cette sorte d’idéal qu’était pour lui la Vie.

Une nuit, Klame se dit qu’il ne pourrait aller plus loin dans ses recherches. Tant qu’il s’en tiendrait aux sciences exactes, il ne saurait jamais bien ce qu’est la Vie. Il toucha donc à la Philosophie et se lia avec des érudits, sociologues, psychologues, philologues, anthropologues de leur état. Il apprit plusieurs langues dont l’araméen, le perse, l’hébreu et le chinois, se piqua pour un temps de Science dite occulte, versa dans l’astronomie, la chimie, la naturopathie et toute cette agitation ne le mena nulle part. Plus il s’ébrouait dans des études contradictoires, plus sa vie fuyait. Klame décida donc d’oublier le monde. Il pensa qu’il lui faudrait vivre sa vie.

Mais le monde s’éveilla, commençant à se pencher sérieusement sur ses écrits. Du jour au lendemain, il fut propulsé sur l’avant-scène de la célébrité et sollicité de toutes parts. D’éminents savants voulurent le rencontrer. L’Académie bonne joueuse fit amende honorable, lui ouvrant tout grand ses portes. On créa pour lui à la Sorbonne une chaire de la Vie qui eut grand succès. Il participa à des colloques et symposiums, des congrès, débats et se retrouva aux avant-postes de toutes les batailles scientifiques. Désormais, on cherchait sa compagnie. On le voulait à sa table, il était reçu par des ministres, chefs d’état et rois. Qui ne prononçait son nom était ringard. Il était devenu l’éminent et génialissime Mr Klame, l’une des sommités savantes de son temps.

Trop distrait dans ses travaux, il n’avançait plus dans ses recherches. Trop fêté, il avait comme renoncé à son dessein. Car la vie lui échappait quoiqu’en pouvait dire le monde entier. Klame était le seul à connaître son échec. La vie, qu’il avait tenté d’emprisonner dans un mirifique algorithme, lui avait filé entre les doigts. Il en était malheureux et secrètement déçu. Il sentit que son génie avait pris du plomb dans l’aile et s’acheminait vers le déclin. Mais c’était justice, au fond, puisqu’il n’avait pas vécu, ni aimé quiconque. Ni même affleurer du doigt l’ô combien sensuelle fleur de vie. Oui, c’était décidément justice. Sa passion pour ses études l’avait détourné d’autres passions auxquelles il n’avait jamais goûtées. Et pour parler net, il n’avait jamais connu l’extase amoureuse. Si ce manquement n’était pas rédhibitoire pour un homme qui se targuait de cerner la vie, qu’était-ce donc alors ?

Il en était là de ses divagations quand le coup de grâce lui fut donné d’une manière inattendue. La Passion, qu’on sait rancunière, n’avait pas rayé de sa mémoire le gamin imbu de son destin. Elle avait gardé le souvenir cuisant d’une répudiation brutale. Or on ne répudie pas une telle dame : il devait l’apprendre à ses dépens. Et voici comment. A plus de quatre-vingt ans passés, Klame était bien loin  des préoccupations de la passion. Sa vie s’était écoulée sans anicroche sentimentale. Et pour débusquer l’énigme de la vie, il s’était tenu comme en retrait de toutes les tentations. Les plaisirs comme les joies demeuraient des inconnues pour lui. Il aurait dû deviner qu’on doit redouter les inconnues.

Un soir qu’il était dans un hôtel en vue d’assister à un congrès le lendemain, Klame entendit trois coups brefs frapper à sa porte. Ces trois coups réitérés ressemblaient étrangement aux trois coups que martelait sa mère sur la porte de sa chambre. Klame sentit ses yeux s’embuer de larmes. Les coups redoublèrent. Il n’était plus temps de s’attendrir. Sa jeunesse était bien morte, morte aussi sa mère et toutes les années qui avaient suivi. Agacé, Klame se décida enfin à ouvrir sa porte de chambre.

Dans le couloir, deux femmes le considéraient avec curiosité. Elles étaient plutôt coquettes, jeunes et avenantes. Il pensa d’abord à deux paparazzis en quête de scoop. Mais un petit rien, un zeste d’effronterie peut-être, le frappa dans leur dégaine. Une sorte de laisser-aller, une familiarité moqueuse. N’ayant jamais approché de femmes, (disons d’aussi près et avec si peu sur elles) Klame opta pour une apparition. Depuis quelque temps, il était sujet à des migraines ; les pilules qu’il avalait lui donnaient des hallucinations. Rien de grave, mais enfin. Une apparition, voilà, pensa-t-il en faisant mine de refermer sa porte. Il se ravisa pourtant. L’idée d’une apparition ne pouvait vraiment coller avec ces deux là : ces femmes étaient belles, d’une beauté femelle, aux formes opulentes et sans manières. Bien en chair et donc loin, très loin des fantasmagories habituelles. Il fallait pourtant savoir. Il se décida à leur parler, prenant l’air ronchon du vieux conférencier aigri.

- C’est pour quoi, bougonna-t-il.

Le visage des deux femmes s’épanouit. Klame remarqua qu’une était brune et l’autre blonde. Elles gloussèrent, se regardèrent et voulurent entrer. Klame bloqua l’entrée.

-  C’est pour quoi ? répéta-t-il, cette fois-là sur un ton sec.

-  Pourrions-nous parler ? lui dit la blonde.

-  Parler ! Est-ce vraiment une heure !

-  Ce ne sera pas très long, minauda l’autre.

-  Mais que voulez-vous, bon sang ?

-  Nous voulons répondre aux recherches d’une vie.

-  Comment ça, aux recherches d’une vie ? 

-  Oh, c’est simple, M.Klame, répondit la brune. Nous connaissons tout de vous.  Vous êtes le savant très éminent qui a voulu mettre la vie en équation ! Sans savoir bien sûr ce qu’est la vie ! Comme il fallait s’y attendre, vous l’avez raté mais nous vous offrons une dernière chance. L’une de nous (comme une duettiste, elle prit soin de s’incliner en montrant sa souriante camarade) symbolise la Vie. Choisissez ! Ne vous trompez pas ! Mais si par malheur vous la ratez, vous aurez affaire à la Passion !

A l’écoute de ces mots, Klame recula d’un pas, puis d’un autre pas, laissant les deux vamps entrer. Ses jambes flageolaient et son cœur battait. Il s’assit comme harassé sur son lit fait au carré. « Allons donc, que me chantez-vous ? » marmonna-t-il.

- La vérité, dirent d’un même chœur la blonde et la brune.

Klame comprit qu’elles se moquaient de lui. Un instant, il pensa à son adolescence, à sa mère qu’il avait délaissée, à sa vie passée. A tous ces instants passés à trimer sur des chimères. Oui, il n’avait pas vécu sa vie. Oui, sa vie avait été un songe. Il l’avait rêvée, voilà. Maintenant, il se trouvait là scotché, aliéné par un duo de créatures qui riaient de lui.

-  Eh bien, dit la blonde. A vous de jouer ! Mais réfléchissez ! Laquelle de nous deux incarne la Vie ?

-  Laquelle ? Mais comment savoir, bredouilla Klame.

-  Tu devrais savoir, siffla la brune.

Campée devant lui, elle lui lança une oeillade. Klame s’empourpra. Il n’avait jamais connu cette chaleur lui monter aux joues. Ni ces coups dans la poitrine. Ni ce doux fourmillement qui lui picotait les mains. Ni...mon dieu ! Raide, tétanisé, il lorgnait la brune avec concupiscence.

D’un coup, il se décida.

- Si ce n’est pas toi, dit-il en s’agenouillant devant la brune et en enlaçant ses jambes, alors je ne mérite pas de vivre !

La Passion à chevelure brune partit d’un immense éclat de rire. Il la vit se tordre de contentement ; ses seins tressautaient sous l’effet de son fou rire. Et ses lèvres peintes s’ouvraient sur des dents de carnassière.

- Mais cessez de rire, s’emporta Klame enserrant ses hanches de ses deux bras. N’êtes-vous pas la Vie ?

- Non, cher Mr Klame, se gaussait l’impitoyable brune en montrant sa sœur blonde. Elle est là, la Vie, et elle vous regarde !

La blonde en effet regardait Klame. De grosses larmes coulaient sur son visage. Elle semblait souffrir une honte à exister. Enfin, elle se mit à sangloter pleurant toutes les larmes de son corps. Klame se leva du lit. Il voulut l’étreindre, pris de compassion. Mais la Vie se déroba à lui. La brune avait disparu. La Vie s’était envolée. Et la porte de sa chambre avait claqué.

Il ferma les yeux.

Quand il les rouvrit, il n’y avait personne dans la chambre. Que lui dans son pyjama trop lâche et démodé. Hébété, il chercha nerveusement une pilule pour dormir. C’est alors qu’il ressentit une grande douleur dans la poitrine. Il tomba à deux genoux sur le parquet, agrippé au drap du lit. La douleur s’interrompit, puis revint lui transpercer le cœur. Bon sang, ce serait donc ça mourir, marmonna-t-il.

Derrière lui, il perçut un froissement. Et, tournant la tête, il surprit la brune qui ôtait ses bas. Il sut qu’il faudrait passer par ses caprices, que si d’aventure il la snobait, il souffrirait toutes les flammes de l’enfer. «Viens, mon petit Klame, je saurais t’aimer » dit-elle en effeuillant ses dessous. Au lit, elle le jeta sur le dos, l’enfourcha en lui prenant le sexe à pleine main. Un baume peu à peu enveloppa son cœur. Klame s’élança vers des sommets qu’il ne connaissait pas. Un supplice qui valait bien toutes les divagations de ses recherches. A défaut d’avoir frayé avec la Vie, la Passion s’était chargé de l’alpaguer comme un vieux client de lupanar.

                     

L’EPIDEMIE

Quand Krogol arriva aux abords du village, le vent était presque tombé. Le ciel était tout gris, comme frappé de stupeur. Pas un cri ne montait de cette immensité déserte. Seul un sifflement triste et doucereux : celui du vent. Sans lui, Krogol eut poursuivi sa route. Mais la pluie menaçait. Ayant entraperçu un ramassis de toits de chaume dans le lointain, il raffermit son pas. Avec un peu de chance, il trouverait un abri pour la nuit. Un gîte où il pourrait dormir. A cette pensée réconfortante, il coupa par les bois.

Quand il entra dans le village, une puanteur infecte le saisit à la gorge. Les premiers morts qu’il rencontra barraient le seuil des maisons. Femmes, hommes, enfants, vieillards encombraient les trottoirs et s’entassaient comme des suppliciés abandonnés à la vermine. Leurs corps étaient figés dans d’horribles postures ; leurs yeux encore ouverts semblaient scruter le ciel ; leurs visages n’étaient plus que des masques grotesques mangés par les corbeaux. Des charrettes obstruaient les rues, emplies de bras, de troncs, de jambes, de têtes enchevêtrés ; même les officiants, pris par le temps, avaient été fauchés et n’avaient eu le temps d’achever leur besogne. La Mort avait détruit leur belle ardeur. Sur la grande place, au centre du village, s’amoncelait encore un tas impressionnant de cadavres dénudés prêts à être brûlés.

La peste ! Cela faisait bien trois hivers qu’elle décimait bourgs et villages. Oui, trois hivers, pensa Krogol. Et à chaque fois, les gens mouraient  comme à l’envi. Chaque hiver se soldait par une même hécatombe ; et à chaque fois Krogol arrivait en retard. La peste avait frappé sans qu’il soit inquiété. Pourtant il s’était bien juré de rencontrer la Mort, l mais à chaque fois Elle semblait l’ignorer. Et quoiqu’il l’appelât de tous ses vœux, Elle ne daignait l’attendre. Krogol gardait espoir. Il voulait la toucher et surtout lui parler. Souvent il y avait pensé et il L’avait imaginée vêtue comme une vieille femme, postée juste à l’entrée d’un bourg, à faire l’aumône comme une simple mortelle. Et cette mendiante lui intimait de lui donner une pièce. Ce n’était là que fantasmagorie, doux rêve de voyageur. Krogol avait fini par croire qu’Elle l’avait condamné à l’immortalité. Il n’en poursuivait pas moins son périple, certain de La croiser un jour sur son chemin. Maligne ou pas, Elle ne pouvait pas l’épargner comme lui ne pouvait pas y échapper. Un jour ou l’autre, l’un l’autre finiraient bien par se rejoindre.

Tout en songeant à tout cela, il enjambait des morts. L’odeur était plus suffocante encore qu’à l’entrée du village. Dans un coin de la place, un gibet vainement balançait sa corde. Il arpenta une rue, une autre en quête de survivants, entra dans une maison dont la porte branlait. A l’intérieur, il y avait des morts partout : assis, couchés dans des poses grotesques, surpris parfois dans un travail domestique. Une odeur de charogne régnait dans la masure. Krogol jeta un œil rapide, sortit de la bicoque pour entrer dans une autre. Des morts, encore des morts. A croire qu’il n’était là que pour en recenser le nombre ! Une telle corvée ne le répugnait pas. Il avait pris coutume de côtoyer la Mort. Il était même curieux de la surprendre sous toutes ses formes. C’était l’exacte reproduction des Damnés de l’Enfer. Les visages figés ne l’épouvantaient plus ; les corps muets non plus. Où qu’il entrât, où qu’il fouillât, la Mort hurlait son infâme chanson. Et ce chant-là semblait accompagner une sorte de farandole de corps sans vie, un corso arrêté. Krogol en percevait les notes se demandant pourquoi elles le fascinaient tant. Mais ce n’était qu’un chant lointain transporté par le vent qu’il décelait à peine et cet éloignement ouaté excitait plus encore son insatiable curiosité.

L’orage qui menaçait finit par éclater. Krogol dut s’abriter sous un auvent. La Mort avait cessé son étrange chanson. Il n’entendait que les gouttes de pluie criblant les corps autour de lui. Des ruisselets s’étaient formés sur le pavé des rues, trempant les tas de chair morte comme de l’argile. Lui, posté sous l’abri, considérait ces corps lavés de leurs impuretés et s’en trouvait presque content. Il s’abîma dans une réflexion sur notre condition d’humains, puis adressa une prière à Dieu. Quand il en eut fini, sa rêverie le transporta au temps où il était gamin, et ce temps-là lui donna chaud au cœur. Mais ce moment de grâce ne dura pas. Un cri comme étouffé sortit d’une maison, puis des sanglots feutrés qu’il reconnut comme étant ceux d’un jeune enfant. Il traversa la rue, poussa la porte de la maison, entra dans la pénombre. Un bébé était là, couché dans un berceau, criant famine. Krogol tout emprunté sourit au nourrisson. « N’aie pas peur, » lui dit-il. Il le prit dans ses bras, tenta de le bercer mais l’enfant gigotait. Krogol comprit qu’il avait faim mais ne savait que faire. Lui fallait-il partir en quête de nourriture ? Mais s’il devait laisser l’enfant tout seul, comment réagirait la Mort qu’il sentait proche ? Krogol avait trop peur qu’Elle lui ravît l’enfant. « Allons, allons » disait Krogol en le serrant sur sa poitrine et en cherchant des yeux un bout de pain. Mais de pain point. Krogol fouilla dans un placard, ouvrit une huche ; rien à se mettre sous la dent. Et pour l’enfant, pas un cruchon de lait. Il passa une porte en murmurant : « Allons, allons ! »

A cet instant, il tomba sur une ombre dont il perçut le souffle. Un corps vivant, se dit Krogol. Il recula d’un pas, surpris. Une femme était debout dans le fond de la chambre et regardait Krogol avec stupeur. Elle était jeune, tendue et sur la défensive

- Va t’en, lui cria-t-elle.

Krogol manqua lâcher l’enfant. Il avança d’un pas pour mieux la voir, mais la pénombre mangeait toute une partie de son visage.

- Va t’en, cria la femme. N’en as-tu pas assez ? Tue-moi, si tu le veux, mais lâche mon enfant !

Krogol comprit soudain son désarroi : la jeune femme voyait la Mort dans sa personne. Il voulut protester mais elle lui arracha l’enfant des mains.

- Va t’en, menaça-t-elle.

- Attendez, dit Krogol.

Elle ne l’écoutait pas. Elle avait empoigné un balai et lui battait les flancs. «  Ah, criait-elle, tu voulais l’emporter ! Maudite sois-tu et que la peste te foudroie ! »

- Holà, se débattait Krogol.

Il prit une volée de coups avant que de pouvoir saisir le manche du balai. Il ceintura la femme en lui disant qui il était. La jeune femme se radoucit,  avant de fondre en larmes. Krogol lui ouvrit les bras et caressa sa joue. « Allons », dit-il. L’enfant ne pleurait plus mais il gardait les yeux ouverts ; il regardait Krogol avec effarement. « Venez, lui dit enfin la mère. Vous devez avoir faim. » « Ma foi, » sourit Krogol.

Quand il fut bien repu de soupe chaude et de lard cuit, la jeune femme se fit câline et lui offrit sa couche. « Non, dit Krogol. Je vais dormir ici. » « J’ai peur », lui dit la femme. « Je serais là, si vous avez besoin de moi. » Quand elle se dévêtit, il détourna les yeux. Elle se coucha. Puis il comprit que le sommeil l’avait gagnée.

Il s’endormit lui-même, fut éveillé bientôt par des morsures de lèvres qui se tordaient d’amour contre son torse. « Oh, viens » le suppliait une voix. Des doigts couraient sur ses bras et son ventre. Un corps de femme pesait sur lui. « Oh, viens ! » susurrait-on à son oreille. Il crut sentir un souffle chaud courir sur son front et ses joues. Ouvrant les yeux, il pensa voir sa jeune hôtesse saisie par le désir. Mais ce n’était pas elle. Plus qu’un corps amoureux, c’était une présence qui le cernait. Il sentait d’invisibles mains attoucher son visage ; une délicieuse étreinte l’enveloppa. Ce corps qui l’assaillait n’avait rien de charnel. Cent fois il dut s’abandonner aux mains de cette amante, cent fois il dut sombrer dans des étreintes abyssales, cent fois il lui sembla mourir pour mieux renaître. Ce fut une nuit échevelée, brûlante qui le laissa presque sans vie.

Le lendemain, dès l’aube, le corps fourbu comme s’il avait couvert plus de mille lieues, il dut reprendre la route. Il laissait derrière lui la Mort qui lui avait enfin fait signe. Juste le temps d’une nuit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                    

 

 

 

 

 

 

 

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