Contes merveilleux

Les trois contes qui suivent font partie des Dômes dans la brume. Ce recueil, qui était au départ une commande de mon éditeur lyonnais, est imprégné de l'histoire lyonnaise. Les contes qui le composent sont de veine merveilleuse. 

 

LA LICORNE 


 Cette année-là, les récoltes avaient été mauvaises. La famine frappa aveuglément les quartiers déshérités de Saint Georges et du Bourg Neuf. L’Aumône ne suffisait plus à nourrir les indigents ; il fallut garder les portes de la ville. La peste décima plus des deux tiers des habitants. La nuit, on tirait de lourds charrois de morts jusqu’au cimetière et les fossoyeurs encore vivants oeuvraient jour et nuit.

Durant cette terrible année, un fossoyeur en rentrant chez lui s’entendit héler par une voix qui semblait venir d’outre-tombe.

- Fossoyeur, fossoyeur ! Vois combien je souffre ! Ne pourrais-tu pas m’aider à sortir de cette tombe ?

- T’aider ? Mais on n’aide pas les morts !

- Tu te trompes, dit la voix. Tu m’as enterrée vivante ! Pourrais-tu m’aider à quitter ce noir tombeau ?

- Si je peux ? Bien sûr ! dit le fossoyeur. Mais j’ai grande hâte de rentrer à mon logis !

- Fossoyeur, je t’en supplie ! Aide-moi à m’en sortir !

- Pourquoi diable ne pas attendre ? Demain n’est pas mort, répliqua le fossoyeur.

- Non, lui dit la voix. Car demain je serais morte !

- Morte ? Tu as bien dit morte ? Tu es donc femme !

- Je suis femme, dit la voix dans un soupir.

- Bon, j’arrive ! dit le fossoyeur.

Il dut rebrousser chemin, traverser le Pont du Rhône, parcourir le cimetière où il avait besogné le jour durant.

- Va tout droit, soufflait la voix. Je ne suis pas loin. Passées ces deux tombes, tu n’auras plus qu’à creuser !

- Creuser, creuser, maugréa le fossoyeur. N’ai-je pas assez creusé ?

- Ah ça oui ! Tu as trop creusé pour moi, répondait la voix.

Enfin, aux premières lueurs du jour, il trouva l’endroit où la voix étrange était enterrée. Il creusa, creusa, suivant mot à mot les conseils de la voix.

- Creuse encore ! Tu n’es plus très loin, murmurait la voix.

Et quand il voulait souffler, s’éponger le front :

- Je t’en prie, ne t’arrête pas, suppliait la voix. Dans peu, tu me toucheras du doigt.

Comme il reprenait sa pelle :

- Attention ! lui criait-elle. Tu vas m’arracher la tête !

Enfin, une tête blonde émergea de terre. Puis un corps de femme : jeune, nu, luisant sous la lune. Jamais femme n’avait été plus belle ! Le fossoyeur en lâcha sa pelle et la regarda tout ébahi.

- Je suis la Licorne, dit-elle au pauvre homme. J’accorde à tous ceux que je choisis amour et prospérité. Que veux-tu ?

- Je te veux pour femme, dit le fossoyeur.

- Vraiment ? Quelle étrange idée ! Je ne suis ni chair ni sang : je suis éternelle !

- Qu’importe, dit le fossoyeur. Je voudrais toucher l’Eternité !

- Soit, dit la Licorne. Mais as-tu pensé à ton épouse ?

- Non, dit l’autre. Je l’enterrerais !

- Seras-tu capable de lui donner la mort ?

- Je suis prêt à tout, dit le fossoyeur.

- Eh bien, va ! dit la Licorne. Occupe-toi de ton épouse !

Là-dessus le pauvre homme rentre au logis. Il trouve sa femme morte, frappée par la peste noire. Il la charge sur son dos, retourne tout droit au cimetière et creuse sa fosse. A mesure qu’il creuse, le sol croule sous ses pieds. Il cherche un appui mais n’en trouve pas. Alors, voyant disparaître le corps de son épouse dans les limbes de la terre, il glisse à son tour. Il s’agrippe à une motte mais la terre s’effrite entre ses doigts. Elle l’ensevelit bientôt.

Alors une voix lui dit :

- Je suis la Licorne ! Personne jusqu’ici n’a pu m’approcher ! Rejoins les ténèbres et tu trouveras la paix ! Que de ton désir d’éternité il soit fait pénitence !

L’année qui suivit, la peste quittait le Lyonnais. Jamais moissons ne furent plus prospères. On raconte qu’une bête fabuleuse, pourvue d’une corne au front, aida aux labours.

 L’ENVOYE DE LA PROVIDENCE

 A Lyon, comme dans tout le royaume de France, l’année 1348 s’acheva lugubrement. On était en pleine guerre de Cent ans. Les Anglais victorieux se livraient à la rapine, au viol et au meurtre. Les greniers étaient pillés, les champs saccagés. La disette s’installa. Sur l’Ile Barbe où s’étaient cachés les survivants, les vivres ne suffisaient plus. On dut réduire la part de chacun dans l’attente d’un miracle.

Les Anglais avaient posé leur camp entre Rhône et Saône. Les serfs restés sur les terres avoisinantes eurent la gorge tranchée. On jeta leurs corps aux chiens. Parmi eux, il s’en trouva un ayant échappé à l’occupant. Dans la cave de ses maîtres se trouvaient entreposés des sacs de blé, d’orge et de farine. Chaque nuit ce valeureux serf couvrait ses cinq lieues, un sac de blé sur les épaules. Et il n’arrivait qu’au petit jour à l’Ile Barbe. La population le recevait à bras ouverts ; il était considéré comme un sauveur.

- Diable d’homme, murmurait-on admiratif. Lui au moins ne craint pas l’Anglais !

L’homme se reposait, puis il repartait et il traversait les lignes anglaises aussi aisément qu’en pleine nuit.

Sur l’Ile Barbe, le sac de blé était aussitôt distribué. Chaque famille avait ses grains, comptés un à un, ceci jusqu’au lendemain matin. Au matin, le sauveur arrivait plus fourbu qu’un baudet. Il laissait tomber le sac devant la population assemblée.

- Il a réussi, criait-on. Encore un que les Anglais n’auront pas !

Et ils contemplaient le sac, émerveillés.

De fait, jamais on avait tant admiré un sac de blé ! Il était bombé comme une panse et des plus dodus. Certains en rêvaient la nuit comme d’une Corne d’Abondance. Un sac plein de pièces d’or n’aurait pas tourné autant les têtes ! L’homme était fêté, choyé, adulé et considéré comme l’Envoyé de la Providence.

Lui les écoutait, heureux et content, puis il repartait retrouver la cave de ses maîtres.

Une nuit, il fut arrêté par deux soldats anglais.

- Où vas-tu par ce chemin et que portes-tu ?

Ils lui firent poser le sac à terre. Quand ils l’eurent ouvert, ils restèrent pantois.

- Du blé, dit l’un des soldats.

- Mais non ! C’est de l’orge, lui dit l’autre.

- De l’orge ! Que je sois pendu ! Je te dis que c’est du blé !

- Regarde et tu verras bien ! dit l’autre.

Le ton tourna vite à la dispute. L’un parlait de blé, l’autre d’orge. Le serf, ne comprenant rien à leur dialecte, n’osait dire un mot. Et comme les Anglais en venaient aux poings, il prit le parti de s’esquiver et de rebrousser chemin.

Il ne put dormir de toute la nuit craignant que les deux soldats ne l’aient suivi. Au matin, comme il s’était décidé à gagner l’Ile Barbe coûte que coûte, il vit les Anglais lever le camp. « Quoi, marmonna-t-il, l’ennemi décampe ? »

Comme il se trouvait déjà en route, il hâta le pas afin d’annoncer la bonne nouvelle. Son cœur jubilait et ses jambes allaient bon train. C’est alors qu’il aperçut le corps des deux Anglais rencontrés durant la nuit. Ils reposaient roides sur le chemin, rongés de morsures, recouverts d’un tas grouillant de rats qui s’en repaissaient.

Il voulut s’enfuir. Un rat l’attaqua, lui sautant au bras. Puis un autre lui mordit le pied. Par trois fois il fut mordu au cou. Il se débattit puis tomba sur le chemin. Et les rats couvrirent son corps.

Quand les réfugiés de l’Ile Barbe comprirent que l’Anglais était parti, ils sautèrent de joie et sortirent des murs d’enceinte de l’Abbaye. Ils trouvèrent sur le chemin qu’avait emprunté le serf trois corps mutilés, rongés jusqu’aux os.

- Tiens, se dit l’un d’eux. Voilà trois Anglais que les rats ont dépecés ! Que le diable les emporte !

Du serf courageux, il ne fut jamais question. Est-ce là ingratitude ? Non, dit la chronique. C’est ce qu’on appelle l’Histoire.


LE DRAP D’OR

En ce jour de foire, les marchands de laine, de cuirs, de fourrures s’étaient installés nombreux sur les bords de Saône. Ceux de Flandre et ceux d’Allemagne exhibaient leurs draps et leurs étoffes. Le Pont du Change croulait sous les étalages. Epices, fruits, commerces de toiles, de chanvre et de lin, étals d’encens, de myrrhe, de résine s’abouchaient les uns aux autres. D’un commerce l’autre, comédiens, jongleurs, bateleurs amusaient le peuple. Les badauds trouvaient leur compte à courir les foires ; les marchands le leur au gré de leurs ventes.

Parmi eux, il en était un arrivé de Flandre depuis peu dont le drap tout scintillant soulevait l’admiration. C’était un gros homme fat, heureux de sa condition, ne dédaignant pas à l’occasion de graisser la patte d’un courtier.

- Va, lui criait-il. Et regarde autour de toi le prix de l’étoffe ! Si mon drap se vend plus cher, c’est parce qu’aucun autre ne le vaut !

De fait, aucun autre ne le valait. Son drap était le plus merveilleux des draps ! Il était tissé de fils d’or, d’argent et de soie. Tous s’entremêlaient et formaient un canevas moiré digne des plus fins tissus d’Orient.

- Approchez ! Voyez ce beau drap ! Aucun ne le vaut ! Il est tissé d’or, d’argent et de soie !

- Où vas-tu chercher cet or, lui criaient certains badauds.

- Et d’où vient l’argent, le taquinaient d’autres.

Le marchand ne daignait pas répondre aux moqueries, préférant vanter son drap.

- Approchez, approchez ! Voyez ce beau drap ! C’est le plus coûteux de Flandre !

Un homme s’arrêta devant l’étal et considéra le drap.

- C’est peut-être le plus coûteux, lui dit l’étranger, mais il ne vaut pas le mien !

- Vraiment ? Et où est ton drap ? dit le marchand.

- Il n’est pas ici, répondit l’autre. Il ne se contemple que de nuit !

De dépit, le marchand cracha au sol.

- Le diable si un drap ne peut se voir de jour ! Te moques-tu de moi ? Aucun drap, je le répète, ne vaut celui-là !

La foule s’était amassée devant le négoce du drapier. Certains s’esclaffaient en voyant la mine déconfite du marchand. De beaucoup il était connu mais personne n’avait encore vu celui qui lui tenait tête.

- Je te dis, répéta l’étranger, que le mien vaut mille fois plus ! Aucun drap ne peut se comparer à lui ! Il brille mille fois plus que tous tes draps !

- Bon, dit le marchand. Montre-nous ton drap et nous verrons bien !

- Ce soir, à la nuit tombée, tu pourras le voir, répondit l’autre. Sois à cette même place et tu verras bien qui a raison !

- Entendu, dit le marchand. Je serai ce soir à cette même place !

La journée passa. A la nuit tombée, le marchand revint à l’endroit de son commerce. L’homme se trouvait là, adossé au parapet du pont. Une lueur étrange brillait dans ses yeux.

- Eh bien, m’as-tu apporté ton drap ? dit le marchand.

- Oui, dit l’autre. Regarde au-dessus de toi et tu le verras.

La voûte des cieux, telle une mante bleue piquée de lueurs d’argent, formait un drap d’or constellé d’étoiles. Toutes scintillaient comme jamais encore elles n’avaient brillé ! Elles criblaient la nuit, la moirant d’une incommensurable paix.

- C’est, dit l’homme, le drap dont je t’ai parlé. Regarde-le bien ! Lui ne se vend pas et vaut mille fois plus que le tien !

Le marchand fixa le ciel. Puis, baissant la tête, il ne vit plus l’homme. Sans doute s’était-il fondu à la trame du drap d’or.

   

 

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