Maudit blues

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 Maudit blues, par Jean Steichen

Irai-je jusqu’à dire que j’ai trouvé Maudit blues « un cran au-dessus » du Testament des Muses ?A quoi cela tient-il ? En un mot, je dirai que MD me paraît plus « puissant ».D’abord, une intrigue plus « serrée » (elle est un peu plus « éclatée » dans TM : ce que j’ai appelé des « digressions », en en soulignant d’ailleurs l’intérêt).Ensuite et surtout, une construction du roman extrêmement carrée, rigoureuse, implacable.Dans TM, on déroule en quelque sorte un écheveau à partir de la situation initiale (le vol du tableau) jusqu’au dénouement : en dépit des quelques « digressions » (qui offrent des éclairages sur la ligne directrice), on suit un fil rouge, linéaire.MD procède par ruptures et parallèles, comme le met en évidence la disposition des chapitres.Les scènes de huis clos sont hallucinantes, d’une puissance dramatique qui serait sans doute insoutenable au cinéma. Il y a bien sûr la violence, sauvage, brutale, qui, quand elle ne se manifeste pas par des actes, est toujours là qui couve. Mais, ce qui me paraît le plus intéressant, le plus fort, c’est que, progressivement, les deux protagonistes vont acquérir une puissante épaisseur psychologique. D’ailleurs, l’affrontement psychologique va prendre progressivement le pas sur l’affrontement physique, dans un jeu qui va permettre à chacun des personnages de prendre tour à tour le dessus sur l’autre (alors que, dans l’affrontement physique, DW est toujours en position d’infériorité).On comprend assez vite, dès qu’on apprend que DW a eu un fils, qu’il s’agit de Paul, mais peu importe : ce qui importe, c’est de savoir ce que les deux vont faire de cette donnée, de cette blessure qui les déchire et les rapproche.A cet égard, la référence qui me vient à l’esprit n’est pas le néo-polar, mais Boileau-Narcejac.Le tout, là aussi, est servi par une belle langue : de très belles descriptions de paysages (qui ajoutent à l’atmosphère) ; un talent tout particulier pour les portraits (j’ai retenu notamment la façon magistrale camper, en quelques lignes, le personnage de Montanari ou celui de Blumstein. Comme Fragoni, l'auteur ne fait pas dans la dentelle quand il faut montrer la laideur humaine !

Maudit Blues, par Jacques Lucchesi

Entre le roman noir et le cinéma, des passerelles ont été bien vite jetées. Hollywood, on le sait, a fait une grande consommation de ces oeuvres destinées à un large public et dont les auteurs étaient souvent ses propres scénaristes – tel Raymond Chandler. Qu’un écrivain contemporain fasse entrer les mythologies cinématographiques dans un canevas romanesque, quoi de plus compréhensible ? C’est ce qu’a fait Yves Carchon avec « Maudit Blues », premier opus d’une trilogie emmenée par l’inénarrable « privé » Fragoni. Dans ce roman qui marie habilement terroir et terreur, les clins d’œil au 7eme art abondent, à commencer par le personnage principal de Deborah Worse, condensé de toutes les femmes fatales – et ménopausées – du grand écran. Quoiqu’ayant depuis longtemps désertée les plateaux de tournage, elle n’en continue pas mois à susciter bien des passions. La moindre ne sera pas celle du jeune Paul qui décidede l’enlever et de la séquestrer dans sa résidence de Saissac, au cœur de la Montagne Noire. Va alors s’ensuivre un interrogatoire particulièrement cruel où la star déchue va livrer à son tortionnaire des pans entiers de sa biographie - pour notre plus grand plaisir de lecteurs. Jusqu à ce que les masques finissent par tomber, comme dans toute bonne tragédie. Ce ne serait pas servir ce roman particulièrement haletant que d’en dévoiler ici tous les arcanes. Mieux vaut insister sur le bonheur de lecture que sa prose sensuelle et racée procurera à tous ceux qui l’ouvriront, sans doute pour ne plus le lâcher qu’à la dernière ligne. Avec « Maudit Blues », Yves Carchon nous prouve sans l’ombre d’un doute tout ce qu’un auteur inspiré peut faire avec un genre réputé mineur – mais nous savons bien que c’est faux – comme le polar. Est-ce que le cinéma, à son tour, s’intéressera à ce roman qui lui ressemble tant ? On ne peut que le souhaiter.

Extrait

De derrière les vitres de Chez Fred, il la vit traverser la rue de son pas pressé de sexagénaire encore alerte. Comme chaque après-midi, elle avait fait des emplettes, garé sa voiture au parking André Chénier, confié son caniche nain au gardien de son immeuble et passé une bonne heure à l’Hôtel Bristol, escortée de l'homme aux tempes grisonnantes qui lui tenait lieu d'amant. La routine pour Paul qui, depuis un an, pistait une des dernières stars du cinéma français dont le nom – Deborah Worse – avait pour toujours rejoint l’oubli. 

Il ne fallait pas traîner. Il appela le garçon, régla son ardoise et se retrouva bientôt sur le trottoir. Une multitude de gens tanguait dans le froid de novembre. Cinq heures avaient sonné. La nuit allait tomber sur Carcassonne.

Entre deux voitures, Paul repéra l'imper mastic poussant la porte du bar Passion de Nuit.

C'était aujourd’hui qu'il lui fallait frapper !

Patiemment, il attendit que la foule s'engageât dans le passage clouté. Il en suivit le flux qui le porta bientôt devant le bar dont l'haleine chaude, quand il entra, chargée de lourds parfums, lui rappela un souvenir d'enfance. Martha, chaque jeudi, le traînait faire des courses. Il ignorait encore que cette femme aux traits ingrats, aux longs cheveux auburn et au regard sévère était la mère qu'on lui avait choisie. Sa marâtre, pour tout dire, celle censée remplacer sa propre mère. Il n'apprit que plus tard qu'on lui avait menti.

A peine entré et sans même y penser, il fila vers le fond de la salle sachant qu’il surprendrait Deborah Worse devant une tasse de thé. Il s'installa non loin du jardinet de fausses plantes où elle avait coutume de s'asseoir.

Elle était là, assise sur la banquette de moleskine, les mains encore gantées, furetant dans son sac à la recherche d'une cigarette.

Un garçon la servit, passant furtivement une éponge sur sa table. Elle échangea un mot ou deux avec le grand loufiat. Paul remarqua le pâle sourire qu'elle décocha au brave garçon. Le même qui avait fait sa gloire trente ans plus tôt dans Port des brumes. Mais son visage avait changé. Ridé, vaguement amolli, comme atrophié peut-être par l'excès de whisky, il était tout gonflé de lassitude et n'avait plus le sex-appeal d'antan. Même sa manière de s'allumer une cigarette avait perdu de son impact. Certes, il restait encore à Deborah ces gants de peau qui conféraient au moindre de ses gestes une élégance innée et raffinée mais l'éclat vert de ses grands yeux avait terni. Au mieux, elle ressemblait à une bourgeoise des beaux quartiers ; au pire, à une poule reconvertie.

 

 

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