Dévoration

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Editions de l'Harmattan                  

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Roman qui a pour cadre la Guyane française, années 1910-1913. Des orpailleurs en quête de l'Eldorado se heurtent aux convoitises de la puissante Compagnie Aurifère de Guyane. Au fil des jours, abandonnés de tous, ils vont devoir se confronter aux sortilèges de la forêt. Leur quête les ménera bien au-delà d'eux-mêmes. Crime, folie et peur guettent chacun. Leur odyssée menée comme une étrange sarabande aura changé leur vie en un curieux et flamboyant destin.

 

EXtrait : Chapitre 1

Suite à la mort soudaine et mystérieuse de l’ingénieur Lescure au placer Elysée, la Compagnie Aurifère de Guyane notifia au nouvel ingénieur son départ de Mana. Deux bons jours de pirogue le séparaient de notre campement. Il embarqua donc aussitôt, guidé par un rameur saramaca en qui la Compagnie avait toute confiance. Deux jours plus tard, au moment même où la nuit tropicale tombait sur la forêt emmitouflée de brume, le nouvel arrivant accosta au ponton du placer.

Sur la colline qui surplombait la crique Lézard, une frêle équipe d’orpailleurs émergea de la brousse et s’engagea dans le sentier menant au camp. Mignard, notre veilleur de nuit, escalada l’élinde, une lanterne à la main. Perché au faîte de la drague, il me fit signe comme chaque soir, papillonnant dans les lueurs du photophore comme un étrange maskilili.

Sur le ponton lardé de reflets vifs, je présentai à l’Ingénieur l’équipe du placer : le chef-mécanicien Favert, le magasinier Frenne et le Breton chargé du compresseur Fillon. En broussard accompli, le nouvel ingénieur serra virilement leurs mains calleuses. Après quoi, sans façons, il me suivit dans l’ascension du raidillon grimpant jusqu’au terre-plein, puis s’installa dans la cahute où était mort dix jours plus tôt son devancier.

D’emblée, je l’informai sur l’état de la drague. Il ôta sa lourde veste de cuir, se débarrassa de ses bottes et me dévisagea avec aménité. Il possédait une stature d’athlète, un corps bien pris dans sa culotte râpée et un regard perçant de couroumou. Son visage tanné trahissait la fatigue.

- Ainsi, dit-il, vous êtes le contre-maître de l’Elysée !

- Non, pas exactement. Agent aux écritures. La Compagnie me paie pour contrôler la bonne marche du placer…

- Je vois, opina-t-il.

Des lucioles tremblotant dans l’encadrement de la porte fondirent soudain sur la petite table où nous causions, puis disparurent, brûlées par la lumière des lampes.

Le nouvel arrivant n’y prêta qu’une molle attention. Il s’avisa plutôt des comptes, voulut connaître la production moyenne du placer, parla d’état des lieux qu’il comptait bien dressé le lendemain, puis s’étonna qu’on ne fût pas victimes de bandes de maraudeurs comme sur les sites reculés d’Enfin ou d’A-Dieu-Vat.

- L’Elysée est si loin, expliquai-je posément. Enfin et A-Dieu-Vat sont encore accessibles. Mais nous ! Qui serait assez fou pour rejoindre notre enfer !

Nous évoquâmes la mémoire de Lescure. Un homme fruste, brutal et dont les hommes fuyaient obstinément la compagnie. Une sorte de géant au profil d’aigle, aux mains plus larges que des battoirs qu’il abattait régulièrement sur la tonsure de notre cuisinier, un forçat évadé aux yeux tout injectés de bile qu’on appelait Léon.

- Mais de quoi est-il mort ? demanda l’Ingénieur.

- De la fièvre des bois. Certains parlent d’un piaye qu’on lui aurait jeté. Mais, à ma connaissance, son corps était impaludé jusqu’à la moelle. Ces derniers mois, son état avait empiré. J’avais cru bon en informer la Compagnie. Ce fut naturellement peine perdue ! Il semble qu’à Mana on se moque de ces choses !

L’Ingénieur, impassible, ne chercha pas à mitiger mon opinion. Apparemment il partageait mon point de vue mais préféra ne pas en rajouter.

- Et depuis quand travaillait-il ici ?

- Un an tout juste, dis-je en montrant la page où j’avais consigné son arrivée dans le journal du camp. Mon homme, le front soucieux, en consulta le tout dernier feuillet comme s’il cherchait obscurément à s’imprégner du lieu. Cette dernière page, où s’affichaient les chiffres de la pesée du soir, ne relatait que des broutilles. Mais il tint à la lire. Je pus noter, au froncement de ses sourcils, qu’il décryptait avec difficulté mon écriture. Il referma bientôt le lourd registre en soupirant.

Par la fenêtre ouverte sur la nuit, il aperçut levant la tête les hommes qui rentraient et pénétraient en rugissant dans la salle commune. Ils étaient tous vêtus de culottes de toile, de chemises de flanelle sanglées de larges bretelles de cuir râpé et tous chaussés de lourds souliers cloutés. Tous arboraient virilement, comme un emblème distinctif, une barbe broussailleuse et un chapeau à larges bords au feutre épais et délavé. Et tous étaient de couleur différente qu’elle fut cuivrée, noire, blanche ou basanée. Mais la vie au grand air avait réduit chacun à un même type sauvage et uniforme : longs faciès émaciés, traits mornes, durcis par la rudesse du travail, regards fiévreux, tendus comme ceux de bêtes accoutumées à flairer le danger.

On ne distinguait pas les Mulâtres des Blancs. Leurs visages brûlés avaient un même éclat ardent. Noirs, Blancs, Métis, Mulâtres savaient chacun à leur façon la valeur de la vie. Et tous partageaient une même passion échevelée pour l’or extrait du limon de la crique. Prospecteurs et mineurs, orpailleurs de tous poils, nés pour beaucoup sur le sol guyanais, ne pouvaient concevoir d’autre vie que la leur.

Dans la salle commune, la lampe maculait leurs faces de pâles échardes de lumière trouble. Leurs monstrueuses épaules tanguaient derrière les vitres sales, leurs grosses têtes dodelinaient, leurs voix fusaient grossièrement. Ainsi tassés, on aurait dit des ombres aux rictus grimaçants soumises à d’infernales souffrances.

L’Ingénieur, mal à l’aise, se détourna de la fenêtre.

- Et tous ces gars, demanda-t-il, ont-ils au moins du cœur au ventre ?

- Ma foi, vous les verrez à l’œuvre ! Ce sont d’impétueux gaillards, durs, querelleurs, soiffards mais qui ont de la trempe ! La plupart sont natifs de Guyane. Les Noirs-Marrons, originaires d’Afrique et descendants d’aïeux rétifs à l’esclavage, sont les plus ombrageux. Ils ne se mêlent que rarement aux autres orpailleurs. Les Blancs sont les plus sûrs. Mais tous, qu’ils soient Marrons ou pas, n’obéissent qu’à une loi : la loi de la forêt.

- Ah, oui ! La grande loi de la forêt, badina-t-il tout en plissant les yeux.

Mais il comprit bien vite que cette boutade n’était pas de mon goût.

- Mais oui, la grande loi de la forêt ! lui rétorquais-je. Elle seule nous gouverne ici ! Une forêt monstrueuse au grouillement mortel, capable de rendre fou le plus sain d’entre nous. Ces messieurs de Mana sont-ils à ce point sourds à nos sempiternelles doléances ou croient-ils qu’un placer se gère comme une vulgaire manufacture ? Ont-ils conscience qu’ici le plus petit larcin est frappé de mort immédiate et que quiconque déroge à cette règle peut y laisser sa peau ?

L’Ingénieur m’écoutait, vaguement amusé, mais je sentais que son esprit était ailleurs. Il opinait, me souriait sans montrer de réel intérêt à la vie du placer. D’où venait-il au juste ? La Compagnie l’avait-elle recruté dans les mêmes conditions que Lescure ? Si oui, - mais qu'attendre de Mana ? - j’avais tout lieu de supputer qu’il subirait le même sort. Je dus le regarder avec une once de pitié car il broncha, dépliant son grand corps au-dessus de la table.

- La Compagnie, m’assura-t-il, se moque bien de la vie du placer. Son objectif est de doubler son poids d’or chaque année. Et je suis là pour remplir ce contrat. Est-ce assez clair ?

- C’est sans compter avec les hommes, remarquais - je.

- Les hommes ne comptent pas, dit l’Ingénieur. Vous, moi, ces hommes qu'on exploite comme des bêtes de somme, nous tous ici sommes contingents ! Entendez-moi, et ne m’en veuillez pas si je vous parle cru : je ne suis là que l’instrument d’un implacable rouage qui me dépasse !

Je me levai pour prendre congé. Apparemment, la mort de l’ingénieur Lescure n’avait servi à rien. On avait, semblait-il, troqué un cheval borgne pour un cheval aveugle. La même logique montrait son effroyable groin : prospérer coûte que coûte, quitte à broyer les hommes !

- Vous ai-je froissé ? dit l’Ingénieur.

- Non, pas précisément. Disons que je ne partage pas totalement vos vues. Avez-vous besoin d’autre chose ?

 

A suivre...

 

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