Deux vies dans un vitrail

 

 

  
Editions des Deux Fleuves (1981)
 
Flo et Cobalt vivent l'amour fou. Cobalt, qui écrit, se veut mémorialiste de leur amour. Au fil des pages, sa chronique prend forme sous l'aspect d'un blason à la gloire de l'aimée. Cobalt renoue avec l'Amour courtois. Ainsi naît peu à peu le motif du vitrail où les éclats de rire alternent avec la grave incertitude du lendemain. Il y a dans ce roman, nous dit sa préfacière, l'écho feutré et tendre de L'écume des jours. Deux vies dans un vitrail tente de saisir le flux de l'existence au jour le jour, de capter le fugace, l'éphémère de nos vies, d'exalter ce qui meurt.   
                
 
Extrait

 

Flo dort encore dans la chambre paisible. Elle est couchée sur le dos, bouche entrouverte, souffle profond. On voit deux dents qui barrent naïvement sa lèvre. Cobalt lui parlera plus tard de ses dents de lapin. Pour l'instant, pas question d'éveiller Flo. Prendre garde à ne faire aucun bruit, à ne pas faire craquer la latte du parquet.

Ce matin-là Mitsie n'est pas venue gratter à la porte. Mais quant Cobalt émerge de la chambre, elle trottine jusqu'à lui, minaude quelques reproches, se frotte à lui, câline. C'est l'escla­vage pour Cobalt. S'il ne va pas directement à son assiette, elle s'impatiente. Miaule si fortement qu'elle peut à tout moment éveiller Flo. C'est un chantage peut-être. Elle sait qu'il cédera à bout de nerfs.

Certains matins Cobalt la poursuit dans l'appartement. Il l'agonit d'injures mais à voix basse. La chatte file, se faufile derrière le frigo. Et ne dit mot. C'est le silence du matin. La fenêtre grande ouverte donne sur une cour. On aperçoit, au loin, dans la brume, les capuchons des toits. Selon l'humeur Cobalt donne en priorité à manger à Mitsie. De cette corvée autant se débarrasser. Mais c'est un être qui a faim et qui partage leur univers. Témoin de tant de scènes, de tant d'emportements ! Mitsie pourrait écrire leur vie si elle voulait, mais elle ne veut rien d'autre que manger, dormir et quémander.

Cobalt appelle Mitsie, la couvre de caresses. Il a l'humeur sociale. Il fera tout le long du jour l'espiègle, le gamin. A moins que Flo ne se lève grogneuse, moucheuse, mécontente. Sa lim­pide gaieté s'estompera bien vite. Il ne peut supporter la moin­dre ombre sur Flo.

Ombrageuse au réveil, Flo l'est parfois. Sa nuit y est toujours pour quelque chose. Mais elle racontera ses cauchemars.

Flo dort, et c'est là l'essentiel.

Cobalt s'affaire devant la cuisinière. Le café est déjà sur le feu. Un feu doux. La cafetière déborde ignoblement parfois. Le café gicle, se répand. Les brûleurs grésillent d'odeurs.

Le gril pain ensuite. Au-dessus, Cobalt dispose des tranches de pain de mie. Il veille sur elles toutes. Elles doivent être cra­quantes et dorées, non pas noircies. Le café monte, pousse ses sifflements aigus ; une bonne odeur flotte dans l'air.

La table est mise : un napperon. Dessus, Cobalt pose tasses, toasts, soucoupes, morceaux de sucre et cube de beurre. Un verre d'eau fraîche enfin (parfois un jus d'orange ou de citron).

Non loin de cet autel, Mitsie sur son derrière, commence sa toilette. Elle est repue, pourlèche ses babines.

A l'autre chatte.

Avec grande précaution Cobalt rejoint Florence. Un bruit l'aura sans doute réveillée. A moins que le parquet ait grincé à retardement. Qu'y faire ?

- Oh, dit Flo, mais tu es levé ! Je n'ai rien entendu !
Sa voix est pleine encore du coton de la nuit.

-Le petit déjeuner est prêt ! Il n'attend plus que vous ! dit Cobalt en baisant son visage de ci de là.

Il se niche dans sa chaleur. Elle l'attire tout en s'étirant, l'embrasse, le garde dans son giron.

Certains matins, au temps où il n'était jamais tout à fait satis­fait, il cherchait à l'approcher. Elle voulait s'éveiller d'abord. Il préfère attendre maintenant. C'est la tendresse qui fait loi.

- Sois bien, souffle Cobalt en séparant son corps du sien.

Il sait combien l'éveil est important. De retour dans l'autre pièce il furète, il musarde, il regarde par la fenêtre. Il n'attend plus que Flo. Elle arrive. Nue comme un ver, tout vacillante encore, à la recherche de sa tenue éponge (ici pas de peignoir). Elle la trouve, elle l'enfile, elle noue le cordelet autour de son étroite taille. Elle s'étire, se regarde dans un morceau de miroir (miroir qu'elle a brisé un jour qu'elle revenait de chez le coiffeur), dit à Cobalt de ne pas même la regarder tant elle est laide. Elle traque des cernes invisi­bles sous ses yeux, elle parcourt de ses doigts la peau de son visage (en quête de quels boutons ?), elle tient à se peigner car elle a l'air ébouriffé.

Cobalt s'est assis et lui beurre une tartine. Quand elle s'assied, elle contemple le tout et sourit à Cobalt. Elle va cueillir la tasse où fume le café. A la première gorgée elle apprécie ou fait la moue. Cobalt ne tremble pas : il veut savoir si rien ne manque. C'est une affaire d'honneur. Un petit déjeuner influe plus qu'on ne pense sur le cours d'une journée.

Tout va : Flo se délecte. Commence alors la narration invraisemblable de sa nuit. Des rêves, des cauchemars en nombre exorbitant. Florence n'invente rien. Elle est intelligente et son imaginaire est riche.

- Tu l'aimes peut-être encore, lui dit Cobalt pensant à cet ancien amant auquel elle a rêvé.

- Mais non, lui répond Flo. Il n'y a que toi que j'aime !
Et elle lui beurre un toast pour l'apaiser.

Cobalt est seul. Quelques instants auparavant l'appartement vibrait encore des paroles de Flo. Des notes claires, des trilles. Un babillage grave aussi. Elle avait mis le nez dans ses papiers - notes à payer, relevés de compte bancaire, commandements, courrier divers - le tout étalé sur la table dans un fatras sans nom. Elle voulait faire le point.

 Cobalt s'était assis à son côté. Il la voyait se démener, foui­ner, collecter des feuillets, chercher des références, d'autres encore. Voulant participer à cette mise au point il s'était armé d'un stylo et d'un bout de papier. Mais il était ailleurs. Il n'était pas aux comptes : il était au matin.

Ce jour-là, Flo s'était levée tard sans grande envie de faire un café. Elle avait proposé à Cobalt d'en boire un au-dehors. Plus vite sortis mieux ils seraient. Il s'était décidé néanmoins à prépa­rer rapidement un petit-déjeuner. Flo s'était jointe à lui. Le café fumait dans les tasses, les toasts étaient à point.

Au-dehors, bien qu'on fût en septembre, il flottait de la brume sur les toits. C'était dimanche et il régnait un beau silence. Cobalt en fit la remarque à Flo et parla d'une qualité de silence propre aux dimanches matins. Ces matins-là les gens traînassent un peu dans leur appartement. Ils ne s'affairent pas. C'est le répit social. Plus de portes qui claquent avec trottinements, cavalcade de pas précipités ou secs, plus de bruits de moteurs et plus de cliquetis de couverts derrière les murs. Le silence, doux et bienfaisant.

Le soleil brillait d'un éclat mat.

Cobalt et Flo ne flânèrent pas. Leur toilette fut enlevée. Flo mit son tricot fuschia, la moulant à ravir, Cobalt sa chemise à gros carreaux. Ils enfilèrent leurs jeans. Déjà ils tiraient la porte sur eux et se jetaient dans l'escalier. Main dans la main, comme des enfants.

Parfois ils s'arrêtaient, se donnaient des baisers, se deman­daient s'ils s'aimaient. Ils s'échappaient, se poursuivaient, mar­telaient l'escalier de leurs pas (même le dimanche).

Ce dimanche-là, sitôt dans la rue, ils marchent d'un bon pas, gagnent les quais du Rhône, traversent le pont de l'Université. La ville est désertée, muette, étrangement paisible. C'est à peine si l'on se souvient du bourdonnement maléfique des moteurs de voitures. Lyon s'offre nue, candide et propre, sans écho et sans voix. Les oiseaux même ne volent plus, ils observent la trêve. L'hydre s'est tue : elle digère en silence le fil des jours passés.

Elle a pris possession de ses rues, de ses squares ; elle n'est plus entravée par le poids, le devoir des ambitions notoires. Elle se donne au regard, à l'oreille et au cœur du flâneur qui vadrouille. Tout dort-il ? La vacance donne aussi le sentiment irréfutable d'un vertige à venir.

Les quais du Rhône ne sont plus que deux jambes allongées sous le ciel. Les ponts ont la patience du dimanche. Ils n'atten­dent personne. Il est bien quelques êtres qui vont comme des âmes, ahuris de surprise. Ce sont les chemineaux, les hanteurs du dimanche qui profitent du calme pour décrire un parcours.

Le fleuve coule sans éclat. Il dérive en sillages, clapote de remous, s'emmêle en gargouillis quand on l'approche. Du pont de l'Université on a vue sur la ville, sur l'enchevêtrement des toits et des façades qui vivent à la lisière du Rhône. Là-bas, tout en amont, on aperçoit les toits pimpants de la Croix-Rousse ; ses terrasses, ses arbres, ses murs en espaliers. On suit les quais. On croise d'autres ponts, d'autres arches arrondies ; le regard glisse sur l'ardoise claire des coupoles de l'Hôtel Dieu ; il monte jusqu'au ciel, va d'une rive à l'autre, embrasse une bouffée de ville.

C'est dans ces moments-là, dans l'intimité de notre être, qu'on mesure tout à fait ce qui nous fait aimer un lieu, un décor, une ville. L'œil ne voit véritablement que dans un climat de silence, dans cet instant furtif où tout semble muet et comme privé de vie mais où tout s'offre à lui dans la naïveté des pre­miers âges, porteur d'essence, de signes et de sens.

L'œil écoute : il ne regarde plus dans le tohu-bohu des villes.

Si l'on se tourne tout à fait et qu'on regarde vers Perrache, on devine en aval, suspendu sur un pont, un convoi solitaire qui étire sa membrure. Parfois, un sifflement corne dans le silence. On imagine un crissement brutal sur des rails, une arrivée au ralenti, un quai de gare où l'on doit s'embarquer. Appels, cris, transports de rames et de bagages, aux-revoirs pathétiques, rires, embrassades fiévreuses. Les valises se heurtent, les gens se pres­sent sur les quais. Un train arrive, un autre part. Une saute d'air vif nous ramène sur le pont que déjà nous avions quitté.

A Lyon, c'est sur les ponts qu'on gonfle ses poumons, qu'on enfle en démesure, qu'on se console de ses chagrins, qu'on sait en une seconde si l'on tient à la vie. C'est aussi là que nos espoirs, nos rêves, nos délires prennent leurs ailes. Quand on traverse un pont tout est plus vivifiant, plus noble, plus gran­diose. On quitte sur la rive qu'on vient d'abandonner nos lour­des songeries pour s'envoler vers nos projets qui déjà nous pré­cèdent, plus loin, sur l'autre rive.

Passé le pont de l'Université, on longe la Grande Poste et l'on est à Bellecour. Ce sont les rues piétonnes, les bars, les commer­ces et les bouches du métro. Flo et Cobalt vont. Leurs pas légers les portent sur Bellecour où chevauche indéfiniment le roi Louis XIV. Des marronniers bicentenaires ombrent les promeneurs. Cinq ans plus tôt on y venait s'asseoir au frais au plein cœur du printemps ou de l'été. La chaisière a disparu, morte peut-être. On a scellé des bancs de pierre, froids comme des tombeaux. Des petits kiosques à fleurs il ne demeure plus que le spectre de deux ou trois, tassés dans l'ombre du passé. On ne connaît plus la senteur des rosés ni la suavité du réséda. Les pelouses somnolent : elles vivent une quarantaine sempiternelle. On les soigne parfois ; jamais on ne les foule.

Dans les jours de semaine la place est noire de monde. Les gens vont, viennent. Ils émergent des bouches du métro sans plus rien voir. Ils se croisent sans se parler. Ils n'ont souci que de trivialité. Les anciens seuls demeurent arrimés au passé. Ce sont des ombres qui suivent le soleil de banc en banc. La place est un îlot sur la Presqu'île. Quelques gamins jouent au ballon ou roulent à bicyclette. On fait courir son chien avant de le ren­trer. Autour, c'est la ruée grondante du trafic.

Ce matin-là, Cobalt et Flo étaient tombés sur le marché aux timbres, survivance émouvante de ce que fut hier. C'est sous les arbres, à l'ombre de la maison de Lyon, que viennent fureter chaque dimanche tous les philatélistes lyonnais. Humanité curieuse et insolite. On approche à pas timides, on se penche, on regarde. Les timbres les plus rares narguent les amateurs. On s'enquiert, on questionne, on se munit d'une pince à épiler. On va cueillir le timbre convoité. Avec une loupe, on l'examine : on s'interroge sur son âge.

Non loin de là, le petit square qui en semaine, bruit de vie et de voix ne résonne plus de cris d'enfants. La Maison de Lyon est fermée. Bellecour se dore au soleil de septembre. Les amateurs de fleurs musardent dans l'allée des kiosques. Au pied-humide* qui fait terrasse, face à la librairie Flammarion, quel­ques clients sirotent un verre. Tout est quiétude.

Ce que Flo aime par-dessus tout, c'est partager ces instants-là avec Cobalt. Instants privilégiés. Elle ne s'en lasse pas. Flo sent la vie où elle se trouve. C'est peut-être pourquoi Cobalt l'aime tant. Un couple âgé leur montre un album jauni qu'ils feuillettent à leur aise. Chaque page de l'album est consacré à un pays, illustré savamment par les images qu'on trouve encore collées au dos du papier argenté des tablettes de chocolat. En première page on lit le nom d'un homme qui, en 1916, collectionnait toutes ces images. L'homme vit peut-être encore. Il aurait tant de choses à raconter à Flo et à Colbat.

Flo farfouille dans ses quittances. Les classe, y met de l'ordre. Elle voudrait en finir. Un jour peut-être, on retrouvera ces papiers entre deux timbres. Quelqu'un voudra savoir qui était Flo. Colbat s'est décidé à la chanter. Il la sortira d'où elle est venue : du néant où elle s'en ira. Son stylo demeure suspendu au-dessus du papier, où il a dû coucher quelques chiffres.

Maintenant il est seul. Il pense à Flo, à leur journée. Un serre­ment terrible lui comprime le co?ur. Il n'y a plus que lui au monde. Sa souffrance est atroce. Il sait. Il va écrire. Il va revivre cette journée. Il voit le sourire de Flo qui flotte dans les airs. Il vole à sa rencontre. Il veut parler. Il tend la main. Il n'aperçoit que des fantômes. Il a beau leur parler ils ne répondent rien. Dans un sursaut de vie il a commencé à écrire dans le silence le plus total.         

A suivre... 

 

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